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Full text of "La Havane par Madame la comtesse Merlin.."

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THE LIBRARY OF THE 

UNIVERSITY OF 

NORTH CAROLINA 




ENDOWED BY THE 

DIALECTIC AND PHILANTHROPIC 

SOCIETIES 



J^ 



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UNIVERSITY OF N.C. AT CHAPEL HILL 







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in 2012 with funding from 

University of North Carolina at Chapel Hill 



http://archive.org/details/lahavaneparmadam01merl 



LA HAVANE 



TOME l 



TTP. LACRAMPE ET COMP. , RUE DAMIETTE , 2. 



LA 



H A VA N E 



PAR MADAME 



LA COMTESSE MERLIN 



— o— 
TOME PREMIER 

— «►— 



PARIS 

LIBRAIRIE DAMYOT, ÉDITEUR 



6, HUE DE LA PAIX. 

1844 



pi §k$n H&xctlltntt 



LE CAPITAINE-GÉNÉRAL O'DONNELL 



GOUVHVNEUU-GEMiRAL DE CUBA. 



Permettez, général, que je place sous vo- 
tre égide protectrice cette œuvre conçue par 
le sentiment patriotique d'une femme; le 
désir ardent de voir mon pays heureux me 
l'a seul inspirée. En dévoilant ses maux à la 
métropole, en indiquant les remèdes à y op- 



poser, j'en appelle à votre àme généreuse. La 
toute-puissance dans vos mains peut deve- 
nir son ancre de salut. Gouverneur-général 
de la Havane, soyez Havanais, général; réfor- 
mez les lois, obtenez une représentation na- 
tionale pour l'île, mitigez vous-même légale- 
ment la dictature du chef suprême, et vous 
ajouterez de nouveaux lauriers à ceux que 
votre vaillance a déjà si bien mérités. Les 
vertus civiques, général, valent bien les dé- 
vouements militaires, et la gloire d'avoir 
donné la vie morale et la prospérité au plus 
beau pays du monde n'est pas moins éclatante 
que les plus beaux exploits du guerrier. La 
vie n'est pas seulement dans le temps présent, 
elle est dans l'avenir, elle est dans le bien 
qu'on a fait, et qui atteste notre passage 
sur la terre; voilà la véritable immortalité 
qui vous est réservée. Quant à moi, faible 



femme , ma vie n'est que dans ma foi. J'ai 
foi en vous, mon général; votre nom, votre 
réputation de bonté, de vaillance et d'hon- 
neur, voilà ma force , mon espérance et la 
récompense de mes veilles. 




A MES COMPATRIOTES. 



Je vous dédie ce livre, ou plutôt je vous le 
restitue, mes chers compatriotes. 11 est im- 
prégné de votre souvenir, il est consacré à 
notre mère commune ; il respire l'amour de 



notre race, de notre climat sans égal, de 
notre terre bénie et de nos mœurs si douces. 

La France, ma mère adoptivc, n'a rien 
changé, n'a rien diminué de cette ardente 
affection pour mon pays; c'est elle qui 
vous rapporte aujourd'hui, comme un reli- 
gieux hommage , le tribut de son expé- 
rience, le fruit de sa civilisation. Jusqu'ici 
l'Europe, si fière de ses arts et de ses lois, a 
trop méconnu ou ignoré notre reine des An- 
tilles, ses ressources, ses richesses, et la place 
qu'elle doit occuper dans l'histoire de l'Amé- 
rique Méridionale. 

Fille de la Havane, je suis heureuse 
de dévoiler à l'Espagne les besoins et les 
ressources de sa colonie, de lui dire qu'une 
partie de sou opulence et de son salut dépen- 



% 
dent des soins généreux qu'elle accordera à 
ces climats lointains, et du développement 
facile et énergique qu'elle doit laisser désor- 
mais à des facultés longtemps captives. 

C'est un devoir aussi de rendre justice à 
mille talents que l'Europe ne soupçonne pas, 
de révéler de charmantes vertus qui s'igno- 
rent elles-mêmes, et un devoir sacré encore 
d'indiquer à mon pays les améliorations 
qui relèveront parmi les peuples civilisés 
au même rang que Dieu lui avait assigné 
par les merveilles du sol et l'ineffable beauté 
de son climat. 

J'ai écrit ces lettres sans art, sans préten- 
tion d'auteur, ne pensant qu'à reproduire 
avec fidélité les impressions, les sentiments 
et les idées qui naissaient de mes voyages. 



Je n'ai rien déguisé, ni de la situation so- 
ciale dans laquelle j'ai trouvé l'Amérique du 
Nord, situation menaçante pour les répu- 
bliques de Washington et pour l'Europe, qui 
veut se traîner à leur suite, ni de ce qui peut 
nous manquer à nous, Havanais, pour être 
une des plus puissantes et surtout des plus 
heureuses nations du globe. 

Mes intentions me justifieraient si ma fran- 
chise pouvait être inculpée. Jamais je n'ai 
indiqué un mal sans placer à côté l'indication 
du remède; ici, la dissimulation eut été un 
danger, la sincérité est un hommage. Puis- 
sent mes efforts être utiles! Puissé-je lais- 
ser à mon cher pays un souvenir de mon af- 
fection! Je n'ai point cherché la gloire de 
biea écrire; je ne désire que le bonheur de 



vous servir, mes bien-aimés compatriotes, 
dans cette route de progrès que vous avez 
commencée , et où vous êtes appelés à par- 
courir un jour la plus brillante carrière. 



Château de Dissst, 15 novembre 1842. 




LETTRE PREMIERE 



3 il Lï A I P. E 

épart. — Motifs du voyage. — La vie de Paris. — Le devoir. 

— Bristol. — Un concert. — Le port de Bristol. — Le pont 
suspendu. — Les dames anglaises. — Adieux à l'Europe. 

— La sépulture de la famille St.... — La statue du fils unique. 

— École de jeunes filles. — Prières du soir. — Le presbytère. 

— Vie intérieure du pasteur protestant. — Le cénobite. — 
Combat de sa vie solitaire. — Douleur maternelle. — Adieux 
a la France. — Le mouvement du port. — Le Great - Western . 

— La solitude de l'Océan. — Désordre à bord. — Les pas- 
sagers. — Querelle. —Un Espagnol et un Anglais. — Fanny 
Elssler. 



LETTRE PREMIÈRE 



À MADAME 6ENTIRN Dl DÏSSAY. 



Bristol, lundi 13 avril 1840. 

Depuis trois jours, mon corps , accablé de 
lassitude, n'a pu trouver de repos. — L'âme 
souffre et son serviteur veille. Mais si le som- 
meil a perdu son temps, la raison en a profité. 
— Quitter à la fois les moelleuses jouissances 
matérielles, les plaisirs raffinés, les attraits 



10 LA HAVANE. 

inappréciables de la vie de Paris, et les échan- 
ger contre les périls, les souffrances, les priva- 
tions d'une longue traversée , — laisser der- 
rière soi tout ce qu'on aime , — partir seule , 
rester dans l'abandon et l'isolement, certes, ce 
sont de dures conditions à s'imposer. Mais, mon 
enfant, quand le devoir parle haut, et que Famé 
sait bien comprendre tout ce qu'il y a de grand, 
de saint dans ses inspirations, la ferme convic- 
tion qui soutient la volonté n'a-t-elle pas aussi 
ses consolations ineffables, ses douloureuses 
voluptés? — Noire véritable malheur est moins 
dans les événements que dans nos exigences. 
Notre passage rapide sur la terre nous est im- 
posé à des conditions plus ou moins rigoureuses : 
sachons nous y soumettre ; la vie s'adoucit par 
la résignation. L'on ne peut qu'aggraver ses 
maux par la révolte : nul n'échappe à sa desti- 
née. 

Je suis arrivée ici accablée de fatigue, après 
avoir voyagé vingt-huit heures sans m' arrêter; 
pour comble de malaise, j'ai rencontré sur 



LETTRE I. 11 

l'escalier de l'hôtel où je suis descendue, un 
orchestre bruyant : flûtes, trompettes, violons, 
vielles organisées, rien n'y manquait; et tout 
cela jouant à la fois Di tanli palpiti en la, 
l'air de Niobé en fa, et l'introduction de Sémi- 
ramide en si bémol! — C'était à en perdre la 
tête. Plus loin, dans la cour, les meutes de plu- 
sieurs chasseurs prenaient leurs ébals; et pen- 
dant que leurs maîtres se reposaient dans l'hô- 
tel, les chiens hurlaient, se démenaient, pous- 
saient des cris plaintifs et prolongés, impatients 
qu'ils étaient d'avoir leur part à la curée. 

Abandonnant tout ce qui se trouvait dans ma 
bourse aux musiciens pour les faire taire, je 
me sauvai comme si j'avais été poursuivie par 
des assassins, et je ne me serais pas arrêtée si 
je n'avais rencontré la grille d'un balcon. 

— Le soleil était encore sur l'horizon. Une 
brume légère comme un voile de gaze pour- 
prée s'étendait au loin sur la mer, qui fuyait 
derrière les montagnes. En face de moi se pré- 
sentait le port de Bristol, formé par un bras de 



19 LA HAVANE. 

mer resserré entre deux rochers : l'un , celui 
de droite, domine la ville, dont les maisons su- 
perposées et jetées pittoresquement ça et là 
annoncent, par leur fraîcheur et leur élégance 
extérieure, la richesse et l'exquise propreté an- 
glaises. 

Du côté opposé à cette riante estrade, s'élève 
à pic un rocher énorme de granit rouge, ta- 
pissé de couches d'ardoise, et plus loin, au fond 
du tableau, la mer, comprimée pendant l'espace 
de deux à trois milles, s'élargit tout à coup et 
apparaît dans son immense étendue. 

C'est pour joindre ces deux rochers que l'on 
jette, à quatre cents pieds au-dessus de l'Océan, 
un pont de fer sous lequel circuleront des bâ- 
timents de guerre. Déjà les premiers fils sont 
tendus, et les dames de la ville, chercheuses 
de dangers et d'émotions, s'amusent à se faire 
hisser dans un panier d'osier qui , enfilé à ces 
frêles cordages, les transporte comme des cerfs- 
volants d'un rocher à l'autre rocher. 



LETTRE I l* 



Mardi Ifl, a minuit. 

Je viens de passer la plus douce et la plus 
triste journée a la fois. Comme nous ne devons 
mettre à la voile que demain à quatre heures 
du soir, j'ai voulu aujourd'hui faire mes adieux 
à la terre 

Nous montâmes en voilure découverte à trois 
heures, et nous nous acheminâmes vers un pla- 
teau qui domine la ville, le canal, les hauteurs 
etTOcéan. De là on apercevait une végétation 
splendide, qui étalait au loin ses richesses sous 
un ciel d'un bleu pâle et nuageux. — Je ne sais 
quelle tristesse, quel sentiment tendre et reli- 
gieux s'étaient emparés de moi, quel regret poi- 
gnant et craintif me frappait au cœur : on aurait 
dit qu'à la veille de contracter une union mal 
assortie, je goûtais pour la dernière fois le bon- 
heur sous le toit paternel. 



14 LA HAVANE. 

Au bout de quelque temps de marche, dans 
un parc appartenant à lord St...., nous nous 
trouvâmes au milieu d'arbres séculaires, de 
prés moelleux et veloutés , couverts de trou- 
peaux et accidentés par de jolis cottages cachés 
dans les fleurs. — Mais les fleurs étaient sans 
parfum, les arbres sans fruits, le ciel sans soleil. 
Une légère vapeur couvrait l'atmosphère et 
donnait à ce riant spectacle quelque chose de 
vague dans les formes, d'indéterminé dans les 
nuances, de majestueux et de triste qui s'ac- 
cordait avec nia mélancolie. 11 semblait que la 
vie de la nature devînt analogue à la mienne, 
qu'elle s'associât à mes peines, et que, parta- 
geant mes douloureuses émotions , elle y ré- 
pondît comme une amie fidèle. Ravie, attendrie, 
je faisais mes adieux à la terre d'Europe, et 
le chant des oiseaux, le bourdonnement des 
insectes, les suaves et sympathiques émana- 
lions de la terre, m'enivraient à la fois de délices 
et de tourments. 

Arrivés au bout du parc, nous nous trou- 



LETTRE I. 15 

vâmes en face d'une petite église gothique, 
d'une recherche et d'une élégance merveil- 
leuses, destinée à servir de sépulture h la fa- 
mille de lord St.... Plusieurs membres de cette 
famille y sont déjà ensevelis , et chacun d'eux 
est représenté par une statue de marbre debout 
sur sa tombe, comme si l'opulence eût voulu 
tenir lêle à la mort. Devant la dernière sta- 
tue, je m'arrêtai. — Elle représentait un jeune 
homme dont la beauté me frappa. — « C'est le 
fils unique de milord, » — nous dit le gardien. 
— « Milady, dont voici le tombeau, l'a suivi de 
près, et milord est accablé par une maladie de 
langueur. S'il vient à mourir, ses biens, qui sont 
considérables, deviendront la propriété de pa- 
rents éloignés. » — Je frémis en entendant ce 
récit, et regardant ton frère qui me donnait le 
bras, je le serrai contre moi. — En songeant 
que j'allais partir pour un voyage lointain , je 
ne sais quel malaise s'empara de moi. Je sortis 
de l'église. 

A quelques pas de là se trouve une école de 



16 LA HAVANE. 

jeunes filles, édifice du même style, flanqué de 
deux tourelles, dont l'une est habitée par l'in- 
stitutrice et l'autre par le pasteur. 

Je ne sais, mais en ne jugeant les choses que 
du point de vue purement humain, j'avoue que 
l'aspect d'un presbytère protestant m'inspire 
une irrésistible et douce sympathie. J'y vois les 
affections domestiques unies à la religion et à 
l'amour de Dieu : les émotions de la nature, les 
doux épanchements, la confiance intime, les 
naïves caresses d'un enfant, les ineffables con- 
solations d'une vie à deux , efficaces pour tous 
les maux. — Enfin, j'y trouve les plus sûres 
comme les plus fortes compensations aux mi- 
sères humaines. Mais la cellule de l'anachorète, 
la demeure du célibataire catholique, m'effraient 
de leur sévérité. Il me semble voir un fleuve 
solitaire dont on a détourné le cours, qui s'a- 
gite , tourbillonne , s'engouffre , déracine les 
arbres , déplace les rochers, et entraîne dans 
son cours ténébreux jusqu'au limon que les 
années ont déposé dans son sein. 



LETTRE I. 1" 

Tous les édifices que je viens de te décrire 
étaient d'un goût sévère, en partie ombragés 
par une immense futaie et recouverts de lierre. 
Bientôt un léger bruit se fit entendre parmi les 
arbres : aussitôt après nous aperçûmes les 
jeunes filles, qui s'avançaient deux à deux 
pour aller faire leur prière du soir. Â. les voir 
monter les degrés du temple, avec leur robe 
de laine grise, simple, disposée avec goût, leurs 
petites mains jointes, leur belle chevelure tom- 
bant en grosses boucles sur leurs tempes et 
sur leurs épaules, leur visage rose et leurs yeux 
bleus dont le regard angélique s'échappait à 
la dérobée sous de longs cils ; à les voir ainsi, 
belles de jeunesse et de pureté, vous auriez dit 
une nichée d'anges s' envolant au ciel. 

Le silence ne tarda pas à être interrompu 
par les chants religieux des jeunes filles. Ces 
accents naïfs, cette langue étrangère, la solitude, 
les ombres de la nuit qui se projetaient au fond 
de la forêt, tout étail grand et triste à la fois 
comme les approches d' un vœu solennel , comme 

I. 2 



18 LA HAVANE. 

l'annonce d'un danger, comme la veille d'un 
voyage aventureux et lointain. 



Mercredi 45, à midi. 

Tout est en mouvement dans l'hôtel ; le ba 
teau à vapeur va partir pour conduire une par- 
tie des passagers à bord du Great- Western, qui 
se trouve déjà en rade ; le reste partira à son 
tour une heure avant qu'on lève l'ancre : je me 
réserve pour ce second voyage. — En atten- 
dant, je vais me mettre à table, puisqu'on pré- 
tend qu'il faut que je dîne avant de m' embar- 
quer; je suis à la merci de celui qui veut me 
conseiller, tant mon esprit est préoccupé et 
mon cœur abattu! — Lorsque, pour exécuter 
une résolution courageuse, nous employons 
toute l'énergie de notre volonté, il ne nous en 
reste guère pour les détails puérils de la vie 
matérielle. — Je règle donc quelques affaires 
avec ton frère, et nous nous mettons à table. 



LETTRE I. 1» 



A trois heures. 



Tu penses, mon ange, que notre dîner n'a 
pas été gai. J'ai pourtant tenu ferme à ma 
peine; j'ai même trouvé quelque histoire plai- 
sante dans ma mémoire, quelque éclat de rire 
saccadé sur mes lèvres, pour m' aider à braver 
l'angoisse de mon cœur à la vue de ton frère , 
dont le regard remuait mille douleurs jusqu'au 
fond de moi-même. 



A cinq heures. 

Je vais m'embarquer. —Ton frère m'accom- 
pagne jusqu'au Great- Western , qui se trouve à 
trois milles du port. — La journée est belle, la 
mer calme. — Je quitte la terre. — Adieu, mon 
enfant ! — Adieu, France ! — France bien aimée 
de mon cœur! Un devoir impérieux m'entraîne 



20 LA HAVANE. 

loin de ton rivage : en m'éloignant de ta terre 
hospitalière, triste, désolée, je te confie mes 
plus tendres affections ! — Garde-les, protége- 
les comme une tendre mère ! Répands sur elles 
tous les biens , toutes les joies ! — Et si mon 
souvenir, si l'incertitude sur ma destinée peu- 
vent troubler le bonheur de ceux qui m'aiment, 
fais qu'ils m'oublient! 



A sept heures du soir. 

Nous sommes en pleine mer; ton frère m'a 
quittée. — Je l'ai suivi d'un long regard , le 
cœur prêta m' échapper , jusqu'à ce que la dis- 
tance et les larmes, qui obscurcissaient ma vue, 
me l'eussent dérobé au loin ! 

Je me suis trouvée aussitôt seule au milieu 
d'un désordre effroyable. Quatre-vingts à cent 
passagers sur le pont , pêle-mêle, avec leurs 
coffres, malles, porte manteaux, boîtes à cha- 



LE E I. 21 

peaux, parapluies, doubles et triples manteaux, 
embauchoirs, paletots, sacs de nuit, cartons. — 
Tout cela roulant de côté et d'autre, au milieu 
des cordes, des poulies qui grinçaient, et des 
matelots qui manœuvraient, courant, criant, 
bousculant bagages et passagers ! — J'étais là, 
au milieu de ce vacarme infernal, pâle, trem- 
blante, sans savoir de quel côté chercher un 
regard de commisération , entourée de visages 
grossiers, farouches, tous inconnus et tous por- 
tant l'empreinte de l'indifférence et de la per- 
sonnalité. — Je me blottis dans un coin, et ac- 
coudée sur une caisse, la tète appuyée sur ma 
main, je crus que j'allais m'évanouir. 

Tout à coup une grosse masse tomba avec 
fracas à côté de moi; j'entendis au même in- 
stant un éclat de rire, et levant les yeux, j'aper- 
çus un jeune homme grand, fort , habillé comme 
un matelot. Un énorme cigare à la bouche, il 
affectait des manières soldatesques et effron- 
tées ; mais il avait beau faire, tout cela ne suffi- 
sait pas pour lui donner l'air d'un chenapan 



22 LA HAVANE. 

endurci. Son teint rose, le léger duvet qui 
nuançait à peine ses lèvres vermeilles, ses 
mains blanches aux doigts effilés, je ne sais 
quoi de haut dans le port et d'impératif dans les 
manières, annonçaient l'extrême jeunesse, l'en- 
fant de bonne maison, sous une épaisse couche 
de mauvaise éducation et de corruption hâtive, 
ïl s'était laissé choir, entraînant après lui un 
groupe d'effets sur lequel il avait essayé de 
s'asseoir; quand je l'aperçus, il se relevait ; son 
pied posait encore sur une boîte à chapeau 
qu'il venait d'écraser, ainsi que le chapeau 
qu'elle contenait, ce qui causait en partie son 
hilarité bruyante. Le propriétaire du chapeau , 
aussi contrarié de la perte de son bien qu'ir- 
rité des éclats de rire du jeune homme, se mit 
à l'apostropher en espagnol, à quoi il ripostait 
dans un langage inintelligible mêlé d'anglais 
et de mauvais français, le tout assaisonné d'une 
bouillante colère. 

La querelle devenait violente et augmentait 
encore le tumulte et le désordre universel. Le 



LETTRE I. 23 

chapeau et sa boîte, lancés avec emportement, 
volèrent en l'air, puis tombèrent dans la mer ; 
et la dispute était sur le poinl de se transformer 
en voies de fait, lorsqu'elle fut interrompue par 
l'arrivée de quelques personnes qui , ayant été 
embarquées les dernières, cherchaient à se 
caser près de nous. 

« — What ! you are hère ! fair beauty ?» — 
s'écria lord M...., qui se précipita au-devant de 
Fanny Elssler, poussant et bousculant tout ce qui 
s'opposait à son passage, comme un gros chien 
de Terre-Neuve à la vue de son maître. Puis , 
lui baisant la main et s'emparanl de son bras, 
il l'amena vers l'endroit où venait de se passer 
la scène, pour lui ménager un point d'appui. 
L'homme au chapeau avait déjà emporté une 
partie de son bagage , et après avoir remis en 
équilibre, autant que faire se pouvait, le reste 
de sa propriété , il s'était établi sur ce trône , 
moins dans l'intention de s'y reposer que dans 
l'espoir d'en éloigner l'Anglais. 

« — Vos était remarquablement stioupid, » 



24 LA HAVANE. 

dit milord à l'Espagnol, voyant que ce dernier 
ne bougeait pas. 

A quoi celui-ci répondit : 

« — Y vue sa nierced es un mal criado. 

— Cet homme, — reprit l'Anglais, — avé 
une très-irréverencious manner. — » Et, s'a- 
dressant à l'Espagnol : 

« — Je défende vos de paalé davantadge ! — 
taisez-vos, lutte suite, lutte ! 

— Hérético dou diable ! — Caramba ! . . . que 
si je mè lève ! » 

En disant ces mots, l'Espagnol le regarda 
avec des yeux menaçants; son visage était pâle, 
sa tête haute ; tandis que l'honorable, d'un air 
dédaigneux, continuait à fumer tranquille- 
ment sous le nez d'Elssler, qui, suspendue à 
son bras, riait et étouffait sous une épaisse fu- 
mée de tabac. 

La caisse sur laquelle je m'appuyais était le 
seul meuble vacant qui gardât encore l'équi- 
libre-, je l'offris à Fanny, qui l'accepta et s'y 
établit tant bien que mal. 



LETTRE I. 25 

« — Vos été adorable, madame, en vérité. — 
Puis-je vos été ioutil de quelque manière? — 
me dit l'Anglais. 

— Oui, monsieur, lui répond is-j e ; en fu- 
mant sous le vent. 

— Avec pleusure. » 

Et il s'éloigna d'un pas. . . 






LETTRE II 



SOMMAIRE 

Les éclairs. — Le bâtiment en dérive. — L'anéantissement. — 
Le corps et l'âme. — Le vent change. — La foule sur le pont. 

— L'équipage. — Le poulailler et la basse-cour. — La pri- 
son sur mer. — Souffrances. — Quelques exilés d'Europe. — 
M. W. — Madame M. — Le fds de lord W. — Héroïsme de 
Fanny Elssler. — La bibliothèque du bord. — Le capitaine J. 

— Spéculation gastronomique. — La table en permanence. 

— Vent du nord-ouest. — Champ de bataille. — Accidents 
burlesques. — Le souper de Fanny. — La pauvre Cathy. 

— To-morroiv. — Les funérailles de la basse-cour. — Le 
tam-tam. — Tristesse. 



LETTRE il 



À. LA MÊME. 



Lundi 20. 



Hier, un grain épouvantable a mis le bâtiment 
en dérive. — Les éclairs se succédaient a éblouir 
la vue. Tout à coup il m'a semblé que le ba- 
teau n'était qu'un incendie. — La foudre venait 
de tomber. — Le vent est encore violent et 
souffle toujours du nord-ouest. 



30 LA HAVANE. 



Mardi 2«. 



Depuis cinq jours, je suis étendue sur le pont, 
exposée au vent ; à la pluie, au brouillard, aux 
coups de mer, et dans un état complet d'insen- 
sibilité ; je me croirais morte si je ne sentais 
pas, mon enfant, que mon cœur est toujours là 
pour l'aimer. — Je ne sais à quelle âme compa- 
tissante je dois le manteau qui couvre mon corps 
transi ; la souffrance a complété mon isolement 
en me privant de moi-même. — A peine puis- 
je me tenir sur mon séant, que j'en profite pour 
l'écrire : quand recevras-tu ma lettre?... Dieu 
le sait ! — La mer est encore agitée ; je la re- 
garde et souffre. — Mais d ? où vient que sa gran- 
deur et sa magnificence ne me touchent plus? 
— Pourquoi, en la contemplant, celte étourdis- 
sante et splendide beauté, ne sens-je plus un 
seul battement dans mon cœur? — Pas une 



LETTRE II. 31 

larme ne vient mouiller ma paupière. — Le 
vent qui souffle dans les cordages, la tempête 
qui soulève les flots, la foudre et le firmament, 
je n'entends, je ne vois rien. — Un marasme 
stupide et désespéré me domine, des pensées 
lentes et vagues se croisent et se heurtent dans 
mon cerveau comme des fantômes. — Ai-je 
donc perdu le sentiment du beau ? Est-ce à cette 
lutte entre la vie et la mort, qui m'obsède, m'ir- 
rite et m'accable, qu'il faut attribuer cet anéan- 
tissement? — Ou bien, ce désordre causé par 
la souffrance simultanée de tous les sens para- 
lyse-t-il les facultés de l'esprit, éteint-il len- 
thousiasme, et rend-il l'imagination inepte à 
tout noble élan? — Les angoisses physiques au- 
raient-elles ce pouvoir? — Le corps n'est-il pas 
seulement le serviteur de la volonté? 

Aux désolantes révélations que je crois en- 
trevoir, une sorte d'effroi me saisit. J'essaie 
mes forces; je cherche à reconquérir l'empire 
de moi-même : aussitôt, d'ardentes et promptes 
vibrations répondent à mon appel , et je sens 



32 LA HAVANE. 

que si le corps est affaibli et l'enthousiasme 
éteint, le cœur est encore là pour sentir, aimer 
et souffrir. — Au souvenir de mes enfants, de 
mes amis, à l'idée de la distance infinie qui va 
nous séparer, des larmes brûlantes ruissellent 
sur mes joues; une douleur poignante et déses- 
pérée traverse mon être comme si j'allais mou- 
rir : on dirait que le trouble de mes facultés, 
au lieu d'anéantir la sensibilité, la concentre 
dans les plus tendres affections. — L'amour 
survit donc à tout! rayon sublime, émanation 
de la divinité, il est inaltérable, éternel comme 
son essence ! 



Mercredi 22. 



Ce malin, le vent a un peu changé de direc- 
tion : il a tourné au nord et s'y est maintenu 
quelques heures, puis il est revenu au nord- 
ouest. — Nous ne filons que trois à quatre 



LETTRE II. 33 

nœuds, à la grande fatigue de la roue, qui lulle 
rudement contre la vague et nous donne des se- 
cousses intolérables. 

Mon état de souffrance m'oblige à rester con- 
stamment au grand air, appuyée sur de mau- 
vais coussins, et vouée au supplice de tous les 
sens. Excepté aux moments des repas, la foule 
vient établir son camp à toute heure sur le pont. 
Imagine-toi, dans ce court espace, environ cent 
cinquante personnes malades et en bonne santé, 
se pressant, se portant et se gênant mutuelle- 
ment sans cesse : les uns sifflent, les autres 
parlent haut ou se disputent; puis, les pour- 
ceaux de grogner, les vaches de mugir, là un 
mouton qui bêle dans sa cage, ici une poule qui 
se lamente ; car tous ces êtres privés de raison, 
— à commencer par les pourceaux, bien en- 
tendu , — ont le mal de mer. 

A celte bacchanale infernale, à ce supplice 
de damné, vient se joindre celui d'une épaisse 
fumée de tabac, combinée avec les émanations 
nauséabondes de la vapeur, du goudron et de 

I. 3 



34 LA HAVANE 

la basse-cour, qui, toute voisine de nous, fait 
partie de la société. 

Je n'ai jamais été en prison; mais, d'après le 
récit des honnêtes gens qui ont éprouvé ce dés- 
agrément, le pont d'un bateau à vapeur de 
long cours doit ressembler fort au préau d'une 
maison d'arrêt. — Même nécessité de vivre pêle- 
mêle et dans un espace resserré, avec des gens 
de toute espèce, — même monotonie de la règle, 
même servitude dans l'enceinte déterminée, 
même incapacité de s'isoler, et, par conséquent, 
de s'occuper, sans être écrasé par la foule, qui 
joue, qui siffle, qui crie et qui bâille. —Et, sur 
mer comme en prison, à force de se gêner mu- 
tuellement, on finit par se prendre en horreur. 
L'impression de toutes les douleurs ressenties, 
de toutes les privations endurées, s'associe et 
se confond à jamais avec telle ou telle allure, 
tel visage ou tel trait, qui vous deviennent anti- 
pathiques. Cette association injuste et cruelle, 
mais involontaire, s'étend jusqu'aux objets ina- 
nimés; et il y a telle table, tel grabat, tel mets, 



LETTRE II. 85 

qui se placeront toujours dans ma mémoire à 
côté de maint visage, de mainte chevelure mal 
peignée, et dont le souvenir causera toute sorte 
de dégoût à mon esprit et à mon estomac. 

Heureusement, quelques compagnons de 
voyage , par leur propre mérite autant que par 
leurs attentions affectueuses , ne me laissent 
que des souvenirs agréables. De ce nombre 
sont M. et madame M oui ion, cette jolie Amé- 
ricaine que tu connais, si gracieuse et si pré- 
venante ; M. W..., un de leurs amis, spiri- 
tuel, tin, toujours gai, et dont la société est 
un bienfait pour nous dans celte arche de 
Noé, et M. Lestapis, fds du receveur-général 
des Basses-Pyrénées, que lu as vu à Paris. A 
ce pelit nombre , il faut ajouter M. et ma- 
dame R. de Boslon, avec leur tille, belle per- 
sonne qui n'a pas le mal de mer, qui marche 
ferme, etjait deux toilettes par jour; le fds de 
lord W..., avec sa jeune femme, qu'il vient 
d'épouser contre la volonté de son père; la 
femme n'avait pas de fortune, ce qui leur a valu 



3fi LA HAVANE. 

à tous deux un exil au Canada, et ce qui ne les 
empêche pas de courir sur le pont, se donnant 
le bras, joyeux et contents, comme s'ils étaient 
riches , parce qu'ils sont heureux ; — Fanny 
Elssler, toujours riante, toujours gaie, le pied 
ferme, le corps cambré, domptant sous sa fine 
jambe le roulis et le langage. — Dans ce moment 
même, elle va et vient d'un bout à l'autre du 
pont, légèrement et doublement appuyée sur 
M. W... et sur l'honorable, qui se disputent un 
de ses regards : elle s'arrête de temps en temps, 
pour ranimer, par quelques douces câlineries, 
sa cousine Cathy, étendue sur le pont et mou- 
rante. 



Dimanche 26. 



Ce malin, pour la première fois , la pluie a 
cessé elle soleil a paru. Le vent n'a pas quitté 
le nord-ouest, el nous avançons lentement. 
Mais, grâces à Dieu, il règne ici un calme et un 



LETTRE II. 37 

silence inaccoutumés. C'est aujourd'hui di- 
manche, et chacun se croit en devoir de tenir 
un livre à la main. Les Souffrances de Werther, 
Thomson , les Aventures d'un Enfant trouvé , 
Clara, Anne ' Radeliff , la Bible, n'importe 
quoi, pourvu qu'on lise et qu'on ait l'air com- 
posé, cela suffit. Aussi bien, mon voisin de 
droite, lord M...., à cheval sur un affût, fait 
toute sorte de grimaces pour étouffer un gros 
rire en lisant la harangue de Don Quichote à la 
belle Dulcinée, lorsqu'elle lui apparaît, ornée 
de tous ses appas, chevauchant sur son âne. 

Ce matin, avant le repas, le capitaine J..., 
homme fort pieux, placé au haut bout de la 
table , a adressé un sermon aux passagers 
assemblés. — Ce qui les a empêchés , pour la 
plupart, de se griser, au moins pendant le ser- 
mon. 

Ici, le grand luxe consiste à faire bonne chère 
et a s'abreuver de vin de Madère et d'eau-de-vie : 
avantage qui a déterminé plusieurs gourmets et 
buveurs à faire élection de domicile sur le ba- 



38 LA HAVANE. 

teau. Après avoir savamment calculé le rapport 
qui se trouve entre le temps que doit durer la 
traversée, le prix du passage et l'abondance de 
la consommation, ils ont conclu qu'en faisant 
régulièrement tous les voyages de Bristol à New- 
York et de New-York à Bristol, ils seraient lo- 
gés et nourris pour rien. Certains n'ont pas 
quitté la table depuis qu'ils se sont embarqués, 
attendu que cinq repas par jour, prolongés 
par de copieuses rasades, forment une ligne de 
continuité sans fin. Leur béatitude contraste 
durement avec l'état de ces pauvres créatures 
qu'on voit là, mourantes du mal de mer, en face 
de leurs visages réjouis et avinés , avalant 
d'énormes tranches de bœuf et s'abreuvant de 
vin de Madère, d'eau-de-vie et de grosses plai- 
santeries ! 

Mardi 28. 

Hier au soir, vers quatre heures, nous avons 
essuyé une rafale furieuse. Le vent, toujours 



LETTRE II 39 

tenace, n'avait pas quitté le nord-ouest, et ru- 
gissait comme un lion mourant pendant que 
les vagues se brisaient avec violence contre la 
roue. Renversé sur l'arrière, le navire restait 
suspendu perpendiculairement et marchait 
avec la tête, comme ces petits bons hommes en 
plomb, qui divertissent tant les enfants. Par ce 
roulis formidable, le dîner était impossible : 
assiettes, verres, carafes, étaient renversés avec 
les serviteurs qui les portaient, avant d'arriver 
à la table. Il eût été d'ailleurs impossible de 
conduire une bouchée de l'assiette aux lèvres : 
tout fuyait en route; chacun semblait attaqué 
d'épilepsie. Pour moi , couverte d'une peau 
d'ours du Canada qu'un brave homme m'a- 
vait prêtée, attachée sur le pont comme une 
criminelle, j'entendais de loin le tintamarre, et 
bravais avec une fermeté stoïque les bordées 
d'eau marine qui passaient d'un bout à l'autre 
du pont. 

Le soir, la pluie étant devenue trop forte, je 
descendis a la cabine commune, non sans me 



4 LA HAVANE. 

laisser choir plus d'une fois avant d'y arriver. 
Là, désordre complet. Chaises, livres, pupitres, 
lancés simultanément en l'air, retombaient au 
hasard; des malades gisaient de tous côtés, 
pâles et à demi morts; sur deux ou trois fauteuils, 
de pauvres femmes liées avec des cordes, la 
tête renversée, ne donnaient plus signe de vie. 
Quelques hommes essayaient de lire ou déjouer 
aux cartes , plaçant ces dernières dans des 
boîtes pour en arrêter la chute; mais boîtes, 
fiches et caries de rouler d'un bout à l'autre de 
la table, et bientôt hommes, livres, fiches et 
caries glissaient sur le plancher et se retrou- 
vaient un instant après , par une nouvelle se- 
cousse, à la place qu'ils venaient de quitter. De 
là, mille accidents burlesques, des poses gro- 
tesques dignes de Callot ou de Charlet. C'étaient 
de vraies parades, mêlées de douleur et de ri- 
dicule; on essayait d'en plaisanter, mais une 
larme venait souvent effacer le sourire. Seule, 
Fanny Elssler dominait les vagues et l'oura- 
gan, tenant tête à toutes les calamités. Attablée, 



LETTRE II. 41 

selon son habitude, à quelques pas de mon gra- 
bat, elle soupail joyeusement avec ses compa- 
gnons de plaisir, tandis que la pauvre Calhy, 
immobile, expirante , se trouvait couchée sur 
un banc de bois attaché^ contre la table : là, 
elle humait avec résignation les parfums du 
punch, du vin de Madère et du jambon. Par une 
merveilleuse adresse, M. W... était parvenu à 
maintenir le souper en équilibre, et jouissait de 
son triomphe avec une gaieté folle. — Mais, le 
bonheur est inconstant : il faut se hâter d'en 
jouir. La bande étourdie se laissa trop enivrer 
par sa rare et bonne chance , et se livrant sans 
prévoyance au plaisir du moment, elle oublia, 
à la fin du souper, les règles de l'équilibre. 
Dans un accès de gaieté, lord M... lança un vi- 
goureux coup de pied sous la table, qui, coïnci- 
dant avec le choc de la vague, renversa tout : 
l'honorable fit la culbute et alla tomber sur 
l'Espagnol, qui gisait de l'autre côté de la table, 
mais qui, ayant perdu de son humeur guerrière, 
ne dit mot. Quant à l'infortunée Cathy, qui n'a- 



42 LA HAVANE. 

vail participé qu'aux inconvénients du repas, 
condamnée par le sort , comme Lagingeole , à 
être toujours Vautre, elle se trouva inondée de 
punch et de vin de Madère. 



Mercredi 29. 



L'orage a continué pendant la nuit; le vent 
était devenu intolérable. Au bruit des vagues et 
de la rafale venaient se joindre le craquement des 
cloisons, le grincement de la roue et des barres 
du gouvernail, les pas lourds et pressés des 
matelots. — Je gémissais au fond de mon grabat, 
et étreignant de toutes mes forces les planches 
qui le bordaient, afin de ne pas rouler à l'autre 
bout, j'espérais avoir épuisé tous les supplices 
de cette malheureuse nuit, quand une forte 
douche, pénétrant par le haut de ma lucarne, 
tomba d'aplomb sur mon visage. — Mon lit était 
inondé. — J'appelai à mon secours, mais en 
vain. Ma femme de chambre, malade, couchait 



LETTRE II. A3 

à l'autre extrémité du bâtiment. — Au bout de 
quelques instants, néanmoins, le valei de ser- 
vice parut. C'était un nègre grand, laid, affreux 
à voir. Comme il ne comprenait pas un mot de 
français, j'eus recours à la pantomime; et pre- 
nant une lanterne qu'il tenait, je lui fis voir 
l'eau qui ruisselait de mon lit sur le parquet. 

« — « To-morrow , me dit -il tranquille- 
ment. 

— Demain ! — Sainte Vierge ! — Mais que 
deviendrai-je d'ici là? — Demain! — Non, tout 
de suite, à l'instant même ! — » 

Et le nègre de répéter en grommelant : 

« — To-morrow. — » 

En vain je tâchai de le persuader par de 
bonnes paroles; il ne me comprenait pas, et me 
répétait avec une impassibilité barbare : 

« — To-morrow. — » 

Ma colère commençait à s'allumer, lors- 
qu'une forte secousse vint mettre un terme à 
notre dialogue. — Le nègre, subitement rejeté 
dans la cabine commune, alla frapper de sa tôle la 



44 LA HAVANE. 

lampe suspendue au-dessus de la table. — La 
lumière s'éteignit et ma colère aussi. Je fermai 
ma porte, et, couverte de mon manteau, je 
passai le reste de la nuit cramponnée sur une 
chaise, dans une sainte résignation. 



Jeudi 30. 



Le soleil a reparu ; nous marchons mieux. 
Le vent n'a pas changé de direction, mais il a 
diminué, et la mer est plus calme. 

Une partie de noire basse-cour a rendu le 
dernier soupir pendant la bourrasque d'hier. 
— J'aperçois d'ici les deux vaches infortunées, 
chacune emballée et bien calfeutrée jusqu'au 
cou dans sa boîle ; la lête hors de la boîte , la 
langue hors de la tête, elles se vengent des 
mauvais Irailements qu'on leur inflige en ne 
donnant plus de lait ; ce qui les rend parfaite- 
ment inutiles. 



LETTRE II. 45 



A cinq heures du soir. 

— Au son du lam-lam, — le pont est devenu 
désert : je respire librement. — Cet isolement, 
cet abandon, cette douce et haute contempla- 
tion, en face du ciel et du vaste élément, s'ac- 
cordent avec la tristesse de mes pensées, avec 
1 insolite et âpre découragement qui domine 
mon âme. 

En dépit de mes efforts, je supporte avec peine 
l'influence de la mer , l'éloignement complet 
de tout intérêt, de toute affection; cette soli- 
tude de l'âme me tue. — ïl me semble parfois 
que je suis morte. — Jetée là, seule, sur cet 
Océan immense, n'ayant pour intermédiaire 
avec le monde habité, que des phalanges meur- 
trières de bourrasques et de tempêtes, je me de- 
mande s'il n'est pas possible que les sympathies 
humaines, comme certains fluides, perdent leur 



46 LA HAVANE. 

force magique par la distance ou l'interposi- 
tion d'autres éléments incompatibles. 

A ce pénible découragement viennent se 
joindre les supplices du corps. La nécessité de 
rester toujours dans la même position, à cause 
du roulis, gênante d'abord, me devient insup- 
portable, lorsque après un jour de torture en 
arrive un autre sans m' apporter ni consolation 
ni soulagement. — Celte captivité dans l'espace, 
cette inaction à laquelle je suis condamnée, 
cette immense et infranchissable barrière, me 
rendent comme féroce. — Remplie. d'une sau- 
vage tristesse, je me pousse jusqu'aux bastin- 
gages ; et là, attachée au bout des ralingues, je 
cherche d'un œil avide à percer l'horizon, à 
découvrir au delà un point, une ombre, qui 
ressemble à la terre. — Ce matin, la vue fixée sur 
le nord-est, j'ai cru apercevoir là-bas, sur cet 
horizon éclairé par les rayons du soleil levant, 
sur le milieu de la ligne transparente qui sépa- 
rait la mer azurée du ciel brillant de mille feux ; 
j'ai cru voir mes enfants planant au milieu de 



LETTRE II. 47 

torrents de lumières. — Ils me tendaient les 
bras, et je voyais leur sourire à travers nies 
larmes! — Hélas! décevante et cruelle halluci- 
nation ! combien elle devient amère, lorsque 
je songe que nous ne vivons plus de la même 
vie ; que, lorsque je veille, ils dorment, et que 
pendant que je contemple le soleil, ils sont 
plongés dans les ténèbres de la nu il ! — Rien 
dans leurs habitudes, dans leur existence, ne 
s'accorde plus avec mes habitudes, avec mon 
existence. — Plus d'harmonie, plus de rap- 
prochement par la pensée; il semblerait que 
tout lien soit rompu entre nous. — Mais l'âme 
es; là, qui sent, qui souffre et qui attend. 






LETTRE III 



SOMMAIRE 

Le chef d'un empire. — L'indiscipline. — La Saint-Georges. — 
Le festin. — Le président se couvre. — La petite poste à 
bord. — Une émeute. — Les bancs de Terre-Neuve. — Un 
gros temps. — Souffrances et philosophie. — Les canards 
sauvages. — Lord M.... — Rencontre en mer. — Vent con- 
traire. — En vue des côtes. — Le port de New- York. — 
L'équipage fait sa toilette. — Long-Island. — L'ile de Ca- 
lypso. — Le Lazaret. — The Garden. — Sept milles de quais. 

— Un dock naturel. — Aspect de la ville. — Immense com- 
merce. — Monotonie puritaine. — Le saint jour du diman- 
che. — Physionomie des passagers. — Take care of your 
pockels. — La vie en hôtel garni. — Difficulté de se loger. 

— Terreur instinctive. — Une fleur de mon pays. 



LETTRE fil 



A F. A MÊME. 



Vendredi, <« mai. 

Le capitaine I. . . est un homme de fort bonnes 
manières, qui a vécu dans le grand monde. Sa 
politesse est extrême et son sourire facile; peut- 
être est-il trop poli et sourit-il trop fréquem- 
ment. La douceur de ses mœurs semble tem- 
pérer la rude inflexibilité indispensable à un 



52 L\ HAVANE. 

chef de bateau à vapeur de long cours, espèce 
de république indocile, où se trouve réuni un si 
grand nombre de passagers de toutes les classes, 
de toutes les nations, de toute humeur; gens 
insubordonnés et sans discipline, vraie cohorte 
de guérillas ou de condottieri, qui se croient 
exempts de toute retenue parce qu'ils ont payé 
leur écot et n'ont pas prêté serment d'obéis- 
sance au chef. 

Jeudi dernier, on a fêté fa Saint-Georges. Les 
vins et les friandises en réserve ont été prodi- 
gués aux passagers. D'abord, le capitaine a porté 
un toast à la reine d'Angleterre et à la prospé- 
rité de la nation britannique. Puis, notre tour de 
Babel a fourni des représentants pour les autres 
nations : chacun a prononcé un discours en 
l'honneur de son pays respectif, ce qui a fini par 
griser tous les orateurs. Sans doute par respect 
pour ies lois du crescendo, ils ont chanté au 
dessert, et devant les dames, des chansons de 
mauvais goût. Le capitaine, après les avoir 
vainement rappelés à l'ordre, s'est couvert, et, 



LETTRE III. 53 

comme on n'en a pas tenu compte, il a quitté 
la table. Les prévaricateurs, très-offensés de 
l'impertinence du capitaine, qui n'a pas voulu 
tolérer leur impertinence, ont éclaté en mur- 
mures. Ils ont arrêté qu'une plainte en règle 
serait portée contre le chef aussitôt notre ar- 
rivée à teriv. 



Même jour, à quatre heure?. 

On vient de me remettre à l'instant une lettre 
de toi, cachetée, timbrée comme si elle arrivait 
par la poste. —Où était-elle? d'où vient-elle? 
— N'importe, je m'en empare avec joie; mon 
cœur tressaille en lisant ces lignes chéries; je 
les baise mille Ibis, et rends grâce à Dieu et au 
dauphin messager ! — Voici le premier moment 
de plaisir que j'aie éprouvé depuis quinze jours 
d'isolement et de souffrance. On me dit que 
celte précieuse lettre, arrivée le jour même de 
mon départ de Bristol , avait été adressée 



54 LA HAVANE. 

directement à bord du Great- Western. Le capi- 
taine, à qui on lavait remise, avait oublié de 
me la rendre. 

Nous approchons des bancs de Terre-Neuve. 
Le temps est devenu aussi désagréable que dan- 
gereux. De gigantesques montagnes d'eau se 
heurtent contre la roue, poussées par le vent 
violent et toujours contraire du nord-ouest. 
— Le froid est excessif. — L'eau de la mer a 
changé de couleur, et sa nuance blanchâtre 
nous annonce la proximité des bancs. — A la 
pluie vient se joindre une brume épaisse qui 
nous empêche de distinguer la mer à une brasse 
du navire. Nous avons l'air de voyager dans les 
nuages., ce qui n'est pas sans danger; nous cou- 
rons risque, ou d'être encaissés dans un récif, 
ou de nous briser contre une de ces îles de glace 
qui nous entourent. — Ne pouvant pas rester 
dans l'entre-ponls, pour ne pas augmenter mes 
souffrances, je suis obligée d'endurer les intem- 
péries. C'est tout en grelottant, mouillée de la 
tête aux pieds, les mains livides, les ongles 



LETTRE III. 55 

bleus, les doigts roides comme les soldats du ro\ 
de Prusse, que je trace avec peine ces mots. — 
Mais que faire ? Le coursier qui se cabre ne fait 
que resserrer les liens qui l'étreignent, et ajoute 
la douleur à la captivité. D'ailleurs, à mesure 
que le mal empire, je sens une force nouvelle 
pour le supporter. Lorsque la cruelle nécessité 
nous force à pénétrer dans ces régions âpres, 
sauvages et terribles que Dieu a données en par- 
tage à la vie de l'homme, nous y trouvons, par 
un saint mystère de la sagesse infinie, de nou- 
veaux germes de force et de perfection. Chaque 
souffrance, chaque privation, fait éclore un en- 
seignement précieux. Si, malgré ses puériles 
tracasseries et ses frivoles mécomptes, la vie 
du monde nous attache par ses décevants pres- 
tiges, la solitude et la souffrance de lame nous 
dévoilent le vide des uns, nous apprennent à 
nous passer des autres : elles nous révèlent une 
existence à nous, indépendante, hautaine et 
isolée du cœur et de l'esprit. Loin de ce tour- 
billon des passions brûlantes, sable du désert 



56 LA HAVANE. 

qui aveugle et donne le vertige, la raison de- 
vient plus forle, plus équitable, plus lucide : 
ressentiment, dégoût se calment et s'effacent. 
Nous faisons une large part à l'indifférence; la 
charité s'empare du reste. 



Samedi 2. 



Le vent est plus calme et la brume s'est 
éclaircie. Nous nous éloignons du danger. 
Néanmoins, le froid est toujours intense; nous 
sommes encore dans le voisinage des glaces. 
Quelques canards sauvages sont venus ce ma- 
lin autour du navire. Cette démonstration était 
bienséante de leur part; mais, comme les hom- 
mes paient souvent d'ingratitude les bons pro- 
cédés qu'on a pour eux, lord M... a éprouvé un 
sensible plaisir à tuer, avec son fusil à trois 
coups, ses hôtes inoffensifs et hospitaliers, dé- 
ployant ainsi son adresse devant l'équipage, 
pendant que les pauvres canards, naguère bat- 



LETTRE 111. 57 

tant des ailes, tout joyeux de nous voir el de 
voler autour de nous, tombaient dans la mer 
l'un après l'autre, assommés par l'habile tireur. 
Cette cruauté a froid n'avait d'autre but qu'une 
puérile vanité à satisfaire. En vérité, je suis 
pour les canards sauvages. 



A trois heures. 



Nous venons de rencontrer pour la première 
fois un bâtiment. Tout son équipage s'était 
porté en foule vers les bastingages, et nous 
saluait avec des démonstrations de joie el des 
hourras répétés. — A la vue de ces hommes, 
inconnus à la vérité, mais habitants de la terre 
comme nous, j'éprouvais fortement je ne sais 
quel mouvement de fraternité humaine, je ne 
sais quelle sympathie secrète, produite par l'i- 
dée d'un commun danser. — Peut-être sont- 
ils Français! pensais-je. Peut être ont-ils vu 
mes anus, — ont- ils quitté la terre après 



58 LA HAVANE. 

nous ! — Que s'y est-il passé pendant ces jour- 
nées mortelles qui nous ont séparés de toute 
communication avec le monde habité? — Et ces 
voix, ces acclamations bruyantes, cette foule 
de souvenirs et d'émotions diverses, faisaient 
battre violemment mon cœur. 



A six heures. 

Nous ne sommes plus qu'à 200 milles de 
New- York. Le vent est toujours contraire, mais 
le froid s'est calmé tout à coup. Le thermo- 
mètre a monté en peu d'heures de dix degrés. 
Nous approchons de la terre. 



Dimanche 3, à neuf heures du malin. 

Nous voici en face du port de New-York. Le 
soleil est dans toute sa splendeur, et la chaleur 
brûlante. 

Déjà tout a changé autour de nous; l'équi- 



LETTRE III. 39 

page a fait sa barbe ; chacun a échangé ses 
vieux vêtements délabrés pour du linge propre 
et des habitsneufs. Les gilets de soie, les épin- 
gles d'or, les gants, ont reparu. Toutes les têtes 
sont peignées , quelques-unes même parfu- 
mées; les vieux paraissent jeunes, les jeunes 
nous paraissent beaux. — Les chapeaux des 
femmes, bossues et flétris, ont été remplacés 
par de jolies capotes garnies de fleurs; les 
douillettes usées, chiffonnées et décolorées par 
la pluie et par l'eau de mer, se sont transfor- 
mées en robes de soie à collerettes de dentelles. 
— Un certain air de calme, de contentement 
et de convenance a fait place aux contractions 
de l'ennui , aux convulsions du mal de mer et 
au laisser-aller de la personnalité. Chacun peut 
aisément s'apercevoir que le plus grand bien 
qui pût nous arriver était de nous quitter. 

Nous sommes enfin dansLong-lsland, île si- 
tuée à la gauche de l'entrée du port et à un 
mille de la ville. Les habitants de New-York en 
ont fait un lieu de plaisance; ils y ont construit 



60 LA HAVANE. 

des maisons de campagne où ils passent régu- 
lièrement les dimanches. La fraîcheur de cette 
île, la beauté de sa végétation et de ses prome- 
nades, lui ont valu le surnom mythologique d'île 
de Calypso. Vers le centre de l'île, s'élève le la- 
zaret, grand édifice a péristyle et à colonnes, qui 
domine un grand nombre de cottages et de 
jolies fabriques. Leur variété, et une certaine 
originalité de formes, présentent un coup d'œil 
charmant du côté de la mer. La vue de ce 
lazaret n'éveille dans l'esprit aucune arrière- 
pensée fâcheuse de maladie, de gêne ou de 
captivité ; on serait ravi , je crois , d'être 
condamné à y passer la belle saison. On y est, 
dit-on, fort bien logé, on y fait bonne chère, on 
reçoit librement les visites de la ville; et toutes 
ces tolérances rendent parfaitement inutile le 
but de l'institution. Quelques brasses plus loin, 
vers la droite, on aperçoit une petite île (the 
Garden). Elle n'est remarquable que par un 
vieux fort, construit jadis sous la direction du 
général Lafayette, dont il conserve le nom, et 



LETTRE JK 61 

par quelques restes d'anciennes fortifications 
tracées par le général Bernard. 

Nous voici en face de la ville, bordée à l'est 
par l'Hudson, qui se jette dans l'Atlantique; à 
l'ouest, par un bras de mer; au midi, par l'O- 
céan. Elle est bordée de quais qui forment au- 
tour d'elle une ceinture d'environ sept milles. 
Plusieurs jetées s'avancent de deux ou trois 
cents loisesdans la mer. et se divisent en autant 
de bassins où les bâtiments attendent leur tour 
pour aller se ranger contre les quais et y opé- 
rer leur chargement ou leur débarquement. Le 
port n'offre rien de remarquable ; un immense 
dock naturel, creusé par le courant du fleuve ou 
par la mer, reçoit à la fois les bâtiments de 
guerre les plus imposants et les jolis navires aux 
voilures élégantes; les uns et les autres vien- 
nent rudement s'embosser contre la raboteuse 
charpente, couverte encore de son écorce pri- 
mitive, d'un quai grossièrement construit sur 
pilotis, et les pieds des passagers sont accueil- 
lis par le choc inhospitalier dune jetée com- 



62 LA HAVANE. 

posée de madriers disjoints, cimentés unique- 
ment par la marée ou les alluvions. Des mor- 
ceaux de bois à peine équarris, plantés à la file 
dans le lit du fleuve, à une profondeur suffi- 
sante pour tenir à flot les grands bâtiments, et 
nivelés au-dessus des plus hautes marées; à 
l'intérieur, un terre-plein composé de galets, 
qui s'élèvent à la hauteur des rues voisines, 
c'est a cela que se réduit la construction de 
ces quais gigantesques sur lesquels on dépose 
annuellement la valeur de deux à trois cent 
millions de dollars en denrées des quatre par- 
lies du monde. Une fois les bâtiments en panne, 
ils opèrent leur chargement d'une manière 
prompte et facile, partant des chemins à rails 
qui vont de la cour des magasins aux navires, 
et qui jettent à bord les marchandises, sans le 
secours d'hommes ni de chevaux. 

Sur le quai du côté de l'est, nous apercevons 
la promenadeavecses terrasses et ses triples al- 
lées d'arbres. Vers l'ouest, dans la direction 
que nous suivons, le port se développe avec 



LETTRE III. 63 

ses vastes quais el ses milliers de bâtiments. 
— Nous laissons à la gauche la ville, qui occupe 
le centre de la pointe de terre avancée dans la 
mer. Elle se présente plus riante qu'imposante, 
plus gracieuse que belle: point de grands édi- 
fices, de hauts clochers, de monuments saillants; 
mais des maisons en bois toutes neuves, peintes 
de différentes couleurs et peu élevées; la plu- 
part n'ont qu'un étage ; et les toits, les cintres 
des fenêtres ne font point saillie, ce qui donne 
à l'aspect général de la ville un caractère mo- 
notone et triste: on voit que le puritanisme a 
passé par là. 

Nous entrons dans le port. Un calme, un si- 
lence profonds annoncent le saint jour du diman- 
che. Point de marchand qui crie, de chien qui 
aboie, d'enfant qui joue, de voiture qui roule: 
ni rire, ni chant, ni vapeur; rien que des gens 
qui se promènent silencieux , roides et composés ; 
vraies machines organisées. 

Sans doute, la curiosité n'est pas un péché; 
car la foule se presse sur les quais pour nous 



fii LA HAVANE. 

voir arriver. On se coudoie, on se pousse, on 
se rue sur le voisin, pour s'emparer de sa place, 
mais sans impatience , sans apostrophe, et 
comme on se donnerait la main dans un autre 
pays. — A la vue de cette multitude, les passa- 
gers sont saisis d'une vive agitation: c'est à qui 
apercevra un ami, un parent, un fils ! — Celui- 
ci se hausse sur la pointe des pieds, et, le nez 
en l'air, cherche son cousin; celui-là fait flot- 
ter en l'air son mouchoir; cet autre secoue son 
chapeau pour saluer un visage de connaissance. 
Plus loin, un brave homme à faux toupet, 
blond et frisé, cherche de son petit œil gris et 
clignotant sa femme ou son neveu; son impa- 
tience s^accroît par degré et se change en co- 
lère. — Il monte alternativement sur chacune 
des caisses dont le pont est encombré, et jurant 
dans toutes les langues, fait planer sur la foule 
un regard de vieil aigle menaçant. — Quant à ce 
jeune matelot qui vient de pâlir et de rougir tout 
à coup, qui brouille les cordages et se heurte 
contre les paquets en essuyant furtivement une 



LIÎTTRE III. 65 

larme — oh! oui, celui-là vient de rencontrer 
le regard de la femme qu'il aime ! — Pour moi, 
étrangère à tous ces intérêts, indifférente à tout 
ce qui m'entoure; pour moi, qui n'attends rien, 
qui ne suis attendue de personne, plus isolée 
qu'au milieu de l'Océan, je couvre mon cœur 
de deuil, et le cachant dans le sanctuaire qui 
renferme mes souvenirs, j'attends tranquille- 
ment mon tour pour descendre sur le sol 
étranger. — A mesure que mes compagnons 
de voyage se pressent sur le pont, j'entends la 
foule qui répète autour d'eux : — « English 
dogs!!! — English arislocracy ! » — mots sa- 
cramentels aux Étals-Unis; pendant que les ar- 
rivants se disent entre eux : — « Take cave of 
your pockets ! — Prenez garde à vos poches ! » 



Mardi 5. 



J'ai eu beaucoup de peine à me loger. Celte 

ville est une vraie fourmilière ; les hôtels garnis 
i. s 



66 LA HAVANE. 

débordent. Ici, règne une locomotion générale 
et perpétuelle. Ce peuple ne vit pas, il court. 
Indépendamment des masses d'hommes affairés 
qui sont sans cesse en route, des familles en- 
tières, pour échapper aux soucis et aux en- 
traves du ménage, plantent leurs pénates dans 
des espèces de caravansérails, et vont par 
groupes s'établir autour d'une Éable de trois 
cents couverts, puis couchent à l'auberge. 

Enfin, grâce à l'obligeance de M. W..., je 
suis installée dans une maison garnie, au centre 
de la ville. L'appartement est triste; cela m'im- 
porte peu : je vais partir. Mais ce qui pourrait 
mériter quelque attention, c'est que la mai- 
son me semble peu sûre. Ayant demandé un 
valet de chambre qui sût la langue française, 
j'ai vu apparaître un mulâtre de figure si- 
nistre. Son œil fauve et farouche, sa parole 
brève et rare, me causent une indéfinissable 
crainte, et je ne sais par quelle analogie in- 
stinctive la méfiance qu'il m'inspire se dé- 
verse sur les autres domestiques de la mai- 



LETTRE III. 67 

son. Je rougis dénia poltronnerie féminine, mais 
cela n'y fait rien. Je ne saurais m'habituer àlenr 
service cauteleux, à leur présence imprévue 
dans mon appartement, à leur apparition quand 
je ne les demande pas. — Hier encore, j'en 
trouvai un dans ma chambre au moment de me 
mettre au lit et je fus saisie d'un grand effroi. 
— Enfin, je ne sais s'il se trouve dans la mai- 
son un voleur, peut-être un assassin; mais 
certainement il y a de l'un ou de l'autre. 

Toutefois, au sortir de ma galère, j'ai joui 
profondément du calme délicieux causé par 
le repos, les parfums de la terre et un concert 
d'hirondelles qui voltigent encore en ce mo- 
ment autour de mes persiennes, battant des 
ailes, à la douce chaleur d'un beau soleil du 
mois de mai. 

Quoique je n'aie pris de lettres d'intro- 
duction que pour mon banquier et le consul 
de France, on m'accable de politesses; une 
curiosité sauvage et hospitalière me suit par- 
tout. Les cartes de visite, les invitations, les 



68 LA HAVANE. 

bouquets m' arrivent de toutes parts. — Dans 
ce moment même, je reçois de la part de 
M. M..., que je ne connais pas, une corbeille 
des plus belles fleurs : tout au milieu se trouve 
une plante de la Havane, une fleur de mon 
pays! — En aspirant son parfum, mes sens ont 
été bouleversés, et j'ai senti une grosse larme 
qui roulait dans son calice. 




LETTRE IV 



50MM1IRE 

M. Santo-Zuarez. — Le Christophe- Colomb. — Deux modes de 
traversée. — Les remises et la livrée prohibés à New-York. 
— Régime de l'égalité. — Servez-vous vous-même. — Les 
quartiers. — La hiérarchie dans la démocratie. — Passion 
malheureuse pour l'architecture classique. — Corinthe, La- 
cédémone et Rome. — Goût rectiligne. — La campagne. — 
Les environs. — Atelier de Vulcain. — Broad-Way . — 
La coquetterie du nord et le puritanisme. — Maisons im- 
provisées. — Incendies fréquents. — Les débuts de Fanny 
Elssler. — Aspect du théâtre et des loges. — La sortie du 
spectacle. — Toujours l'égalité. — Désordre. — M. de La- 
forêt, consul de France à New-York. 



"^ts^SSv' 



LETTRE IV 



a LA :.i£iiï 



Mercredi fi. 



Je viens de voir M. Santo-Zuarez, mon ban- 
quier; c'est un excellent homme et d'une obli- 
geance parfaite. Il m'a proposé deux moyens 
de continuer mon voyage : le premier et le 
plus sûr serait de partir par le paquebot à 
voiles le Christophe-Colomb qui est en rade . 



72 LA HAVANE. 

mais qui ne doit quitter le port que le 15; 
le second, par Charlestown et sans délai. Cette 
dernière voie aurait l'avantage d 1 une plus courte 
traversée : le tiers du chemin se ferait par 
terre ; mais il faudrait se hasarder sur un de 
ces paquebots à vapeur marchands, sans ca- 
bine particulière, et qui, de construction lé- 
gère et seulement destinés au cabotage , se 
risquent tous les jours en plein Océan. Ils 
partent pour la plupart chargés de coton, di- 
rigés par des capitaines inhabiles, et périssent 
incendiés où submergés, à peu près un sur 
dix— La bonne chance est trop rare, je pré- 
fère le Christophe-Colomb. En attendant, je 
vais profiter de mon séjour ici pour voir un 
peu le pays. 



Six heures du soir. 



J'ai fait demander au maître de l'hôtel que 
l'habite une voiture de remise et un dômes- 



LETTRE IV. 73 

tique pour me suivre. — Il m'a ri au nez (mon 
hôte), me disant que dans New-York il n'y 
avait pas de remise ; que les fiacres étaient 
pour tout le monde, et que les domestiques ne 
montaient jamais derrière, attendu que chacun 
pouvait facilement, en baissant le carreau, 
avancer la main, tourner le bouton et se rendre 
service à soi-même. — J'aurais été fort em- 
barrassée de cette coutume républicaine, sans 
l'obligeance de celui qui m'accompagnait. 

La ville est fort jolie; les quartiers, dans 
celte métropole de l'égalité sociale, sont parta- 
gés selon les étals et la hiérarchie. Ces lignes 
de démarcation sont l'œuvre à la fois de la 
valeur inappréciable qu'on attache au temps 
et de l'orgueil des riches, plus ardent ici parce 
que la crainte le concentre dans le mystère de 
la vie privée. 

Le quartier des bureaux de la banque, celui 
des chantiers et des ateliers, celui de la basse 
ville, consacré aux affaires maritimes, réunis- 
sent sur le même point les éléments de chaque 



74 LA HAVANE. 

industrie, ce qui facilite et abrège les transac- 
tions. 

La haute ville, réservée à la classe opulente, 
est séparée du tumulte des affaires par une 
ligne intermédiaire, — la chaussée de Broad- 
Way, — et se trouve ainsi à l'abri du contrôle 
gênant et fâcheux des classes jalouses et toutes- 
puissantes. Du reste, l'égalité républicaine 
règne ici dans la construction des édifices 
comme dans les lois, si l'on excepte pourtant 
certaines imitations de l'antique ; car les Amé- 
ricains ont une passion irrésistible pour l'ar- 
chitecture grecque et romaine. Ils pensent sans 
doute que les germes de l'art, comme ceux de 
la liberté, frappés de stérilité ailleurs, se sont 
réfugiés sur leur terre féconde. Mais jusqu'ici 
la liberté américaine a donné moins de fruits 
savoureux que de feuilles exubérantes, et le 
goût des arts, chez eux, se réduit à quelques co- 
pies grotesques du Parthénon et du Colysée. Pas 
de province, aux États-Unis, qui n'offre quel- 
ques pauvres villages portant le nomdeCorinthe. 



LETTRE IV. 75 

d'Athènes, ou de Rome ; pas de rue sans porti- 
ques ou sans pilastres, mais dépourvues de goût 
et de proportion. De petites portes bourgeoises, 
flanquées de colonnes gigantesques, reposent 
sur de frêles bases qui font trembler les pas- 
sants. Des péristyles à guinguettes supportent 
de lourds frontispices à bas-reliefs, représen- 
tant des lions ou des chimères monstrueuses ; 
car, grâce à Dieu, on ne s'est point avisé en- 
core de défigurer la forme humaine. Tout cela 
fait un mélange d'architecture disparate, pré- 
tentieuse et grotesque; mais, a part quelques 
exceptions de ce genre, l'extérieur des mai- 
sons offre un aspect simple, frais et harmo- 
nieux. 

Dans le haut quartier on a déjà bâti bon 
nombre de petits hôtels en pierre, et même en 
marbre, dont l'extérieur, d'une élégante mo- 
destie, voile à peine la richesse du dedans. 
Les édifices publics n'ont rien de remarqua- 
ble, et les temples, élevés aux frais de cha- 
que culte, sont en général d'un goût austère. 



76 LA HAVANE. 

quoique le style grec et romain y reparaisse 
toujours. 

Les rues, alignées et bien entretenues, sont 
d'ailleurs mal pavées, faute de matériaux; le 
bois remplace le caillou, et, à l'exception de la 
longue chaussée de Broad-Way, en partie ma- 
cadamisée, le reste est composé de madriers 
liés transversalement, ce qui, joint à la rudesse 
des voitures, qui ne sont pas suspendues, rend 
toute course intolérable : on rentre le corps 
brisé. 

Presque toute la campagne environnante n'est 
plus qu'un atelier de Vulcain. Lorsqu'on aborde 
enAmérique, l'imagination est peuplée d'arbres 
séculaires et gigantesques, de lianes souples et 
puissantes; mais bientôt on n'aperçoit que ter- 
rains défoncés, monceaux de sables et de pierres 
arrachés aux entrailles de la terre, machines 
à vapeur, fumée, et çà et là quelques arbris- 
seaux rabougris, dédaignés par la cognée. Le 
doux parfum des plantes fait place aux odeurs 
infectes de graisse fondue, de gaz et de bitume. 



LETTRE IV. 77 

C'est pitié de le voir ainsi traiter, vierge sainte, 
pauvre Nature ! 

La grande rue de Broad-Way est comme 
l'épine dorsale de la ville. C'est le centre de la 
vie élégante, la promenade habituelle du beau 
monde et des étrangers. Des magasins magni- 
fiques, de riches et brillants étalages, offrent un 
altrait à l'acheteur et un passe-temps au llâ- 
neur. La jeune fille s'y promène avec son fiancé, 
et celle qui n'en a pas l'y trouve. C'est en 
parcourant ces trottoirs que les affaires les plus 
graves se discutent; c'est au milieu de celle 
foule empressée que le filou cherche fortune, et 
que la femme américaine, à la taille moyenne 
et fine, aux traits délicats, au maintien modeste, 
l'ait mouvoir les ressorts de sa coquetterie sep- 
tentrionale sous un voile de pruderie à la fois 
transparent et dangereux. 

En général, la mise des femmes de New-York 
est élégante et recherchée. Les modes de Paris 
leur arrivent arec une grande célérité; Broad- 
Way et le boulevard de Gand se suivent de près 



78 LA HAVANE. 

avec une singulière fidélité. La construction des 
maisons est tellement légère que , lorsque 
l'alignement des rues l'exige, on les avance et 
on les recule aussi facilement qu'un plat de 
dessert sur une table pour rétablir l'harmonie. 
Il n'est pas rare de voir dans les campagnes 
des maisons transportées sur des roues, à des 
distances considérables. On les élève à la bâte, 
comme les Arabes plantent leurs tentes pour y 
passer la nuit. A les voir avec leurs murailles 
enjolivées d'éclatantes couleurs, on les pren- 
drait pour des fabriques improvisées dans nos 
jardins pour une saison, pour une fête. Il est 
vrai qu'on les reconstruit souvent, car une 
étincelle les dévore, et des quartiers entiers ont 
été consumés dans une nuit. 

Depuis que je suis ici, j'entends chaque jour 
et à plusieurs reprises sonner la cloche d'a- 
larmeet les pompes retentir en roulant dans les 
rues, suivies de la multitude qui pousse des 
cris de détresse. Ce cortège est effrayant. La 
première fois que je l'aperçus, je crus qu'il 



LETTRE IV. 79 

s'agissait d'une émeute populaire. Bientôt le 
calme des passants me rassura. Chacun vaquait 
à ses affaires et paraissait n'y attacher aucune 
importance. 

Tout citoyen qui porte secours dans un in- 
cendie est exempté par la loi d'un tour de garde : 
ce n'est pas la récompense d'une action dé- 
vouée, mais le paiement d'une dette; on lui 
rend la valeur du temps qu'il a perdu. Ces 
sinistres si fréquents n'ont pas seulement pour 
cause l'habitude de construire en bois, mais 
l'absence de police, et la loi d'assurance, qui 
décide toujours en faveur du propriétaire. Sans 
doute, le but de la loi était de proléger le faible 
contre le fort, le propriétaire ruiné contre la 
riche association spéculative; mais il en ré- 
sulte que la mauvaise foi, si générale dans ce 
pays, abuse du bénéfice delaloi et invente toutes 
sortes de ruses pour provoquer et multiplier les 
incendies. 

J'ai assisté hier au début de Fanny Elssler. 
Elle a été applaudie avec fureur et semblait 



«0 LA HAVANE 

révéler l'art de la danse aux Américains; l'en- 
thousiasme était complet; je me croyais à 
Rome, et j'avais de la peine à reconnaître ce 
peuple qui ne parie qu'en mesure et ne marche 
que par des ressorts. Mais bientôt ces hommes, 
le chapeau sur la tête, habit bas, couchés sur 
leurs sièges et qui, après avoir déposé à terre 
leurs souliers à gros clous, appuyaient noncha 
laminent leurs pieds chaussés de bas de laine 
sur le dossier de leurs voisins, me rappelèrent 
que j'étais aux États-Unis. 

La salle de spectacle est belle et bien éclairée, 
mais le principe de l'égalité, intolérable escla- 
vage, exige que les places soient communes; 
de sorte que la plupart du temps la fille est sé- 
parée de la mère, le mari de la femme ; tous 
sont placés, ou plutôt lancés au hasard. 

En sortant du théâtre, le désordre était à 
son comble. Point de police, attendu qu'elle 
pouvait gêner la liberté du peuple, qui se 
ruait à plaisir sur le faible ; point de do- 
mestiques; cet usage aristocratique choque- 



LETTRE IV. 81 

rait trop la masse qui les fournit et ne les a pas; 
point de commissionnaires qui, moyennant une 
légère rétribution, aillent chercher les voi- 
tures. Un Américain ne doit pas se dévouer au 
service d'un autre. Aussi n'y a-t-il pas moyen 
de s'y reconnaître ; et, après avoir été en danger 
d'être assassiné, on finit par être volé. 

Le tumulte était sans pareil : on se poussait, 
on se heurtait, les coups et les culbutes pleu- 
vaient. Notre cavalier fut assez heureux pour 
atteindre enfin la voiture, mais il revint sans sa 
bourse. 

En arrivant chez moi je m'aperçus, à mon 
tour, que je n'avais plus ma lorgnette. Un mo- 
ment, je pensais qu'elle était peut-être restée 
dans la voiture, et je voulus la réclamer : on 
m'assura que c'était inutile. La police ne s'oc- 
cupe ici que des crimes, et fort peu des vols : on 
aurait trop à faire. 



M LA HAVANE. 



Le 7 mai. 



M. de Laforêt, notre consul , a toutes sortes 
d'attentions pour moi. C'est un galant homme 
de l'ancien régime, d'une politesse exquise, 
spirituel, causant à merveille, et parfaitement 
au courant de tout ce qui intéresse ce pays, où 
il exerce depuis plusieurs années les fonctions 
de consul de France. Je ne connais personne 
d'aussi dévoué que lui et d'une obligeance plus 
expansive; avec lui, on est ami de cœur à la 
troisième visite, tant sa franchise loyale inspire 
de confiance! 




LETTRE V 



60HMAIR.E 

Ecoles du dimanche. — Développement de L'instruction pri- 
maire aux États-Unis. — Heureux effets et touchant spectacle 
des sunday-schools. — Les maîtres et les élèves. — Établis- 
sements de charité. — Les sourds -muets. — Impression 
produite par le chant sur un sourd-muet. — Instruction des 
aveugles. — Lettres moulées en saillie. — Les chanteurs et 
les musiciens aveugles. — Les amants aveugles. — Confi- 
dences involontaires. — Un palais pour les fous. — Régime 
de la maison. — La jeune folle. — La nièce de Washington. 
— Leçon de guimbarde. — M. Gaillardet, rédacteur en chef 
du Courrier des Etats-Unis. — La causerie en Europe. — 
On ne cause qu'en France. — Pourquoi. 



LETTRE V 



A M. LE MARQUIS DE PASTORHT. 



New- York, 7 mai. 

Me voici, mon cher marquis, dans cette mé- 
tropole de l'égalité sociale et de la morgue 
commerciale, que Ion appelle New-York. Vous 
me demandez quelques observations sur ces 
républicains qui défrichent leur société nou- 
velle au pas de charge. J'aurai plus de mal que 



8ft La havank. 

de bien à vous en dire, comme de toute asso- 
ciation humaine ; mais je me complais à com- 
mencer par le bon côté, et je vais vous comrau- 
D'.quer naïvement et au courant de la plume 
quelques-unes de mes impressions. 

Hier, j'ai été témoin d'un louchant spectacle. 
Plus de seize mille enfants, divisés par bandes, 
parcouraient les rues, bannières déployées, pour 
célébrer l'anniversaire de l'élablissement des 
écoles du dimanche, Sunday-Schools. Cette in- 
stitution populaire est une des plus bienfaisantes 
des États-Unis. Plus de dix mille écoles gratuites, 
contenant chacune six à sept mille enfants, sont 
confiées à quatre-vingt-dix mille instituteurs ou 
institutrices, la plupart appartenant aux familles 
les plus respectables, et volontairement dé- 
voués à cette pénible tâche. 

Ce sacrifice obscur, cette abnégation sans 
gloire dont la seule récompense se trouve dans 
la conviction du devoir accompli, voilà, certes, 
une œuvre vraiment chrétienne qui fait honneur 
au pays et à l'humanité. 



LETTRE V. il 

Ces écoles se tiennent dans des salles dépen- 
dantes des églises, et l'enseignement, particu- 
lièrement dirigé vers les idées religieuses, a 
lieu aux heures des offices. Une association gé- 
nérale, dont on devient membre moyennant 
cinq piastres par an, est le centre de toutes les 
autres. Elle a pour but d'encourager de nou- 
veaux établissements de ce genre. L'État de 
New- York seul en compte déjà neuf. 

L'instruction primaire est très-répandue dans 
les États du Nord. Là, tout le monde sait lire, 
écrire et calculer. Outre les établissements de 
charité, l'État de New- York compte 10,238 
écoles, et sur un nombre total de 582,181 en- 
fants, il yen a 545,425 qui reçoivent l'instruc- 
tion élémentaire. 

L'Américain des États-Unis, qui ne comprend 
ni le beau luxe des arls ni l'élan généreux du 
dévouement chevaleresque, lui dont la vie est 
un cours éternel de géométrie, se prête pour- 
tant volontiers aux associations de progrès et 
de charité publique. Sur quatre millions de 



88 LA HAVANE. 

francs qui défraient les écoles primaires, plus 
des deux tiers sont le produit des souscriptions 
particulières. 

Les établissements de charité ne sont pas 
moins encouragés que les écoles; j'en ai visité 
plusieurs. La méthode d'enseignement pour les 
sourds-muets est ici la même qu'en France, 
à l'exception du langage des signes alphabéti- 
ques, remplacé exclusivement par une panto- 
mime expressive et rapide qui communique 
vivement la pensée du maître à rélève. Rien 
de plus intéressant que ces dialogues, où toutes 
les facultés du maître accourent et se pressent 
pour venir en aide à celles qui manquent au 
pauvre infortuné. On admire l'énergie de l'ac- 
tion, la vivacité du mouvement, le jeu indéfi- 
nissable de la physionomie, aidés du regard vif 
et perçant qu'anime le désir de communiquer 
la vie de l'intelligence à l'enfant deshérité. Ce- 
lui-ci, dont l'œil passionné et avide fait jaillir 
des rayons élincelanîs, cherche à saisir le sens 
de la pantomime, et y répond par des gestes 



LE TTRE V. 89 

et des mouvements non moins rapides, non 
moins vifs, non moins imprévus. — Grande et 
belle chose, mon cher ami, que cette commu- 
nication naïve et sublime entre la nature qui 
souffre et la charité qui lui porte secours, met- 
tant en jeu a la fois tous les ressorts du corps, 
de l'âme et de la pensée ! 

En général, j'ai remarqué ici un caractère 
touchant de calme, de patience, de douceur 
presque angéliques, dans la physionomie des 
personnes qui s'occupent de l'éducation des en- 
fants infirmes; rien ne décèle en elles la cupi- 
dité du salarié. Sans doute, les soins constants 
qu'elles portent à ces plantes étiolées avant d'é- 
clore dont on leur a confié le dépôt , la sainte 
mission de développer une vie encore incom- 
plète, l'attrait profond qu'inspire tant de fai- 
blesse et de malheur, tout cela perfectionne 
rame et l'ennoblit. 

J'eus la fantaisie d'essayer quelle impression 
pourrait produire la voix humaine sur un sourd- 
muet qui me parut plus intelligent que ses ca- 



90 LA HAVANE. 

marades, et j'entonnai à pleine voix quelques 
mélodies lentes. — La salle était vaste, le si- 
lence profond. — Au bout d'un instant, je m'a- 
perçus que le jeune homme entendait, et je 
me flattai d'avoir, à l'amour près, renouvelé 
le miracle de Galatée. Mais bientôt des con- 
tractions violentes et progressives défigurèrent 
la physionomie du pauvre jeune homme, et des 
larmes mouillèrent sa paupière, comme si l'é- 
veil d'un sens nouveau se fût révélé par la dou- 
leur. — Je gardai aussitôt le silence, et lui fis 
demander par son maître si la sensation qu'il 
éprouvait était douloureuse. — « Je sens, ré- 
pondit-il par des signes éloquents et imitatifs, 
depuis les cheveux jusqu'aux extrémités des 
pieds, un frisson qui m'agite profondément, 
mais dont l'expression est plutôt agréable que 
pénible. » 

Néanmoins, l'expression contractée et mélan- 
colique de ses traits me fit craindre de lui 
avoir fait mal; je ne répétai point l'épreuve. 

L'instruction des aveugles est plus avancée 



LETTRE V. Wi 

que celle des sourds-muets. Au moyen de let- 
tres et de chiffres en saillie, ils lisent aussi ra- 
pidement que s'ils jouissaient de la vue. Ils sont 
bons mathématiciens, deviennent forts en théo- 
rie, et peuvent acquérir des connaissances pré- 
cises en physique et en chimie. Tous leurs loi- 
r ; rs sont occupés par la musique, et rien n'égale 
! 'iir ténacité harmonique; ils jouent seuls, ils 
j ouent à deux, ils jouent à trois ; ils jouent du 
I iano, de l'orgue, de la flûte, du violon, et en- 
î.n des symphonies à grand orchestre. Comme 
ils n'ont jamais entendu qu'eux-mêmes, leur 
jeu, d'ailleurs en mesure, ne ressemble à aucun 
autre : c'est quelque chose d'étrange , un vrai 
charivari. 

Rien de plus pénible que de les voir répéter 
cent fois la même cantilène sans que leur 
corps ou leurs traits éprouvent la moindre al- 
tération : impassibles, roides , ils paraissaient 
morts. 

Lorsqu'ils chantent, c'est bien autre chose. 
Leur physionomie, dont ils ignorent le jeu, se mo- 



92 LA HAVANE. 

difie selon l'effort ouïes habitudes involontaires 
de leur nature : on voit des bouches de travers 
ou fendues jusqu'aux oreilles , des nez froncés 
comme si une coulisse les pressait , des yeux 
qui pleurent au-dessus de bouches qui rient, 
et vice versa. C'est horrible et ridicule à la fois; 
et je me suis surprise à rire et à pleurer, tout 
en éprouvant un remords douloureux de mon 
hilarité involontaire. 

Ce qu'il y avait de curieux, c'est que pendant 
le redoutable concert, où les instruments de 
cuivre dominaient et auquel nous étions obli- 
gés d'assister par charité, une jeune aveugle et 
un jeune aveugle s'adressaient des mots très-ten- 
dres, en se donnant rendez-vous chez une tante 
de la première, où celle-ci devait passer les 
vacances. Leurs douces paroles contrastaient 
singulièrement avec leurs traits impassibles, et 
leurs yeux sans regard blessaient l'intelligence 
du cœur comme un son discordant; comme 
ils ne s'apercevaient pas que nous lesécoulions, 
le mystère de leurs amours, la pudeur tou- 



LETTRE V 93 

chante de leurs plus secrètes pensées, étaient, à 
leur insu, jetés aux vents par eux-mêmes, 
et livrés à tout un monde indifférent et curieux. 

Les aveugles de naissance n'ont jamais une 
véritable beauté ; le charme et le jeu de la phy- 
sionomie leur sont inconnus. Us manquent de 
cette gracieuse harmonie que donnent le goût et 
le désir de plaire. Privés de ces impressions 
fugitives, imprévues et multipliées, qui nous 
émeuvent à chaque instant, leur visage s'éclaire 
rarement de ce reflet divin, de cette beauté de 
l'âme, supérieure à la beauté même 

En sortant de la maison des aveugles, j'ai vi- 
sité un autre établissement qui m'a fait une 
impression profonde. Figurez- vous un beau et 
vaste château, élevé sur une pointe de terre, 
à l'extrémité d'une presqu'île, entre deux ri- 
vières navigables , et entouré d'un jardin à 
l'anglaise riant , bien entretenu , au milieu 
d'un paysage animé par le passage continuel 
des bateaux à vapeur, et borné au loin par 
l'Océan. L'architecture fie ce palais est sans 



94 LA HAVANE. 

colonne, péristyle ou fronton de mauvais goût; 
nulle trace, Dieu merci! de caricature grec- 
que ou romaine ; il est bâti à l'italienne, dans 
un style simple. Un beau perron conduit à 
un grand vestibule orné de cartes géographi- 
ques, et se termine, à l'une des extrémités, par 
un second perron qui mène au jardin. Deux 
grands escaliers, à droite et à gauche du vesti- 
bule, aboutissent à des galeries élevées, éclai- 
rées par des plafonds vitrés, et meublées d'un 
grand nombre de jeux de récréation et de fau- 
teuils à ressorts, destinés à remplacer, pendant 
le mauvais temps, l'exercice de la promenade. 
Dans les chambres attenantes à cette galerie, 
meublées avec soin et même avec recherche , 
rien ne manque, pas même l'étagère aux por- 
celaines de fantaisie. A l'étage inférieur, même 
disposition ; seulement, les tables de jeu sont 
remplacées par un billard, des livres, des jour- 
naux et des brochures. 

Tous ces appartements parfaitement bien 
tenus, cirés, frottés, éclatants de propreté, ce 



LETTRE V. 9S 

luxe, ce soin, cette élégance, ce château, le 
croiriez- vous, mon ami? c'est une maison d'a- 
liénés. — Là vivent de pauvres fous, aussi heu- 
reux que des fous peuvent l'être. L'étage su- 
périeur est destiné aux femmes, l'étage inférieur 
aux hommes. Tout est combiné pour qu'ils ne 
s'aperçoivent pas de leur esclavage. Ils croient 
habiter une maison de campagne avec des 
amis ; et, comme ils y mènent une vie douce, 
plus douce peut-être qu'ils ne l'ont jamais goû- 
tée , l'idée de la quitter ne leur vient pas. Ils ont 
des voitures, sortes d'omnibus fort commodes, 
pour se promener plusieurs heures par jour 
quand le temps le permet. Le soir, ils s'invitent 
mutuellement à prendre le thé. Traités avec les 
plus grands ménagements, exempts de toute 
punition corporelle , ils se laissent volontiers 
dompter par la voix, le geste et la diète, seuls 
moyens employés pour les assouplir. L'exer- 
cice, la promenade, les bains, une nourriture 
saine et réglée, et, par-dessus tout, les appa- 
rences de la liberté, adoucissent leur humeur, 



96 LA HAVANE. 

et viennent à bout de leur folie. 11 n'y en a pas 
un de furieux ; le caractère général de leur dé- 
mence est doux et mélancolique. 

La première personne qui se présenta à ma 
vue fut une jeune femme assise sur un fauteuil 
à bascule, au fond de la galerie, et qui se ba- 
lançait nonchalamment. Lorsqu'elle m'aperçut, 
elle se leva, marcha lentement , et comme im- 
portunée d'avoir été dérangée , s'approcha 
d'une 1able de trou-madame qui se trouvait à 
côté; puis , après avoir jeté vivement et au ha- 
sard plusieurs billes sur le billard, sur le tapis, 
elle prit son chapeau et se sauva dans le jardin. 
Ses gestes, son attitude, annonçaient le recueil- 
lement le plus intime,, et une jouissance triste 
et profonde de la solitude et des distractions 
matérielles prodiguées autour d'elle. Le trou- 
ble de son esprit ne s'était décelé que par la 
brusquerie de son mouvement et par celle fuite 
rapide par laquelle elle venait de m' avertir que 
je l'avais importunée. 

J'ai trouvé dans l'établissement une nièce 



LETTRE V. 97 

du général Washington, qui m'a reçue avec les 
démonstrations de politesse d'une personne éle- 
vée dans le grand monde. C'était une femme 
d'une taille élevée, grêle, aux doigts longs et 
amaigris; ses grands yeux bleu-clair laissaient 
échapper un regard long et mélancolique ; son 
pied, posé sur un tabouret, battait la mesure à 
temps égaux sur la tète d'un petit lévrier, qui 
reposait humblement sur sa pantoufle brune à 
bouffelles ronges. Elle était tout en blanc, et 
coiffée d'un bonnet couvert de Heurs bizarre- 
ment placées sur l'oreille : du milieu de ces 
fleurs sortait un buisson de petits rubans de 
toutes couleurs , portant chacun le nom d'un 
des États. Ces bandelettes retombaient en dés- 
ordre sur son épaule : à cet ornement près, sa 
tenue était convenable. Lorsqu'elle apprit du 
directeur que j'étais étrangère , et que je venais 
visiter son pays, elle me demanda si j'en étais 
satisfaite, m'engageant, dans ce cas, à m'y éta- 
blir. Comme moyen de m'y plaire , elle me 
proposa de m'apprendre à jouer de la guim- 

I. 7 



8 LA HAVANE. 

barde; et se dirigeant vers l'étagère, elle décro- 
cha avec précaution un de ces instruments, qui 
se trouvait suspendu au-dessus d'un groupe de 
porcelaine de Saxe , et commença à en jouer 
pour me prouver son savoir-faire; puis elle 
remit la guimbarde à sa place avec le même soin, 
en me disant : — « Pensez-y, mon oncle en 
jouait. » 

Le directeur me montra la tête d^un de ses 
fous, qu'il plaça à côté d'un buste de Shakspere. 
Les deux crânes paraissaient jetés dans le même 
moule. — Le génie est-il donc si prés de la 
folie? 

Je vois souvent un jeune littérateur, votre 
compatriote, directeur en chef de l'excellent 
journal français qui s'imprime ici sous le titre 
de Courrier des États-Unis. La conversation de 
M. Gaillardet est pleine d'intérêt : j'aime à cau- 
ser avec lui de la France, qu'il regrette et qu'il 
me rappelle par son esprit vif, orné et commu- 
nicatif. Vous le savez , mon cher marquis , la 
conversation n'existe qu'en France; ailleurs, 



LETTRE V. 99 

on pérore, on apprend, on sait, on écrit; en 
France , on cause. Là règne celle faculté pré- 
cieuse qui déverse les richesses de l'intelligence 
par la parole, et qui les fait affluer toutes dans 
le vaste trésor des progrès humains. 

Grâce à une langue claire , élégante, logique , 
à la vivacité de la pensée, à l'exercice constant 
et varié des facultés de l'esprit par le mouve- 
ment incessant des idées , le domaine de la pa- 
role est en France. 

On rencontre en Allemagne des hommes qui 
possèdent des connaissances vastes et profondes, 
des esprits puissants; mais avant que l 1 Alle- 
mand ait dominé sa pensée et formulé sa phrase, 
le Français a jeté au vent dix bombes d'artifice 
et autant de chandelles romaines. 

La langue anglaise se prêterait à la brillante 
escrime du dialogue par la simplicité et le laco- 
nisme de ses phrases, si les Anglais, généreux 
de leur argent , étaient moins avares de leurs 
paroles. Ils aiment h tenir gaieté, abandon, vi- 
vacité, tous les éléments de la conversation, 



100 LA HAVANE. 

dans un coffre bien scellé, sous la garde de leur 
orgueil. 

Quant aux Espagnols et aux Italiens, ils par- 
lent et ne causent pas; la violence du sang mé- 
ridional les entraîne ; leur imagination se monte 
progressivement; la parole suit l'impression de 
la tête, le ton hausse , on n'écoute plus; on crie 
pour dominer la voix de son interlocuteur , et 
enfin on arrive à un tel diapason, que personne 
ne s'entend, et qu'on a l'air de se quereller en 
se disant les choses du monde les plus folles et 
les plus fraternelles. 

Le Français seul, expansif, d'un esprit facile, 
est éminemment sociable; aussi impatient d'ap- 
prendre que d'enseigner, il sait écouter autant 
qu'il aime à être écouté : il ne trouve pas une 
offense dans une équivoque. Soupçonne-l-il un 
sarcasme, il riposte légèrement et oublie. L'é- 
légance de la langue couvre toujours chez lui 
l'aspérité de la pensée, de même que sa sou- 
plesse lui permet de tout exprimer, de tout 
voiler par des nuances délicates ; et si l'Aile- 



LETTRE V. 101 

mand ne rend pas toute l'énergie de sa pen- 
sée, s'il ne dit pas tout ce qu'il sait, le Fran- 
çais parle souvent et éloquemment de ce qu'il 
ignore. 




LETTRE VI 



JOLIHAIRE 



Un incident. — Départ pour Washington. — Le planteur 
de la Caroline du Sud. 



LETTRE VI 



A MADAME GENTIEN DE DISSAY 



New-York, 7 mai. 



Cette nuit, vers deux heures, j'étais couchée 
et commençais a m'endormir , lorsque je fus 
éveillée par un grand fracas. — On déplaçait 
des caisses, on forçait des serrures; tout cela 
se passait à ma porte, dans un corridor qui 
touchait immédiatement la cloison de ma cham- 
bre et où se trouvaient mes malles. — Je m'as- 



106 LA HAVANE. 

sis sur mon lit. — Les traits du domestique 
mulâtre se présentèrent aussitôt à mon esprit ; 
je crus le voir et je fermai les yeux. Le bruit 
continuait; je voulus me lever, mais un instant 
de réflexion m'arrêta. — Que faire? — J'étais 
seule, sans moyen de défense; je compris qu'il 
valait mieux me laisser voler que me faire as- 
sassiner peut-être. — Je replaçai ma tête sur 
l'oreiller, et m'endormis de nouveau. Ce matin, 
tout paraissait en ordre; mais décidément cette 
maison me déplaît : je la quitterai. 

Ayant manifesté à M. Behnonl, délégué de la 
maison Rothschild, le désir de voir Washing- 
ton , cet excellent jeune homme, aussi poli qu'o- 
bligeant, m'a offert de demander à l'armateur 
du Christophe-Colomb quelques jours de répit. 
Ce dernier a d'abord refusé; mais M. Belmont 
lui a promis de lui fournir un chargement d'or 
pour la Havane; il n'a pas résisté à cet argu- 
ment. Je pars demain pour Philadelphie; M. H. 
et un de ses amis m'accompagnent. 

M. W. . .n, notre compagnon de voyage, est un 



LETTRE VI. 107 

planteur de la Caroline du Sud. Cordial, franc, 
courtois dans ses manières; son cœur est chaud, 
sa tête ardente, et tout attaché qu'il soit aux 
institutions de son pays, il en déplore les abus. 
C'est, par la droiture et le noble orgueil, un vé- 
ritable descendant des premiers colons anglais. 
Je me réjouis de l'avoir pour compagnon de 
voyage. 




LETTRE VII 



SOMMAIRE 

Le joug de l'égalité. — Liberté colleetive et esclavage indivi- 
duel. — L'aristocratie en Amérique. — Le de nobiliaire. — 
Un peuple de colonels. — La discipline d'un bateau à vapeur. 

— Despotisme des conducteurs de diligence, des capitaines 
de bateau et des select-mcn. — Noms des ivrognes affichés. 

— Distribution du pouvoir dans les masses souveraines. — 
Magistrats secondaires. — Leur tyrannie et leur avidité. — 
De New- York à Philadelphie. — Intérieur d'une diligence. 

— Les hommes et les journaux. — Habitudes de grossièreté. 

— Fiscalité des lois et tarif des délits. — Une scène muette 
en diligence.— L'argent, mobile unique. — La jurisprudence 
consacrant l'hypocrisie et l'égoïsme. — Les bords de la 
Delaware. — Paysages. — Aspect sauvage et primitif. — 
Effet produit par les machines à vapeur sur les animaux. — 
Souvenirs sinistres. — Course de géants enflammés. — Le 
Yankie. — Mœurs domestiques des Américains. — Les ma- 
riages. — Les héritages. — Avenir de l'Amérique et de 
l'Europe. — Marche probable de la civilisation. — Arrivée 
à Philadelphie. — Physionomie générale de la ville. — La 
montagne. — L'aqueduc. 



LETTRE VII 



A M. PISCATORY, MEMBRE DE LA CHAMBRE DES DÉPITÉS. 



Dimanche 10. 



C'esl un joug bien pesant que l'égalité, mon 
cher ami. Pour satisfaire aux exigences de tous, 
on est soumis à des gênes intolérables. Chacun 
paie de ses affections, de ses goûls , de ses pen- 
chants, de son indépendance, le bénéfice frac- 
tionnel que l' associât ion lui accorde. 



il l LA HAVANE. 

On achète bien cher la liberté collective, 
quand on la paie par l'esclavage individuel. Ici, 
le riche est toujours opprimé par le pauvre et 
refoulé par la jalousie des masses. Ainsi, la li- 
berté est sacrifiée à l'égalité, l'égalité immolée 
à la liberté ; ce qui s'appelle être égaux et libres. 
Dans ce pays, il faut marcher au pas de tout le 
inonde, vivre de la vie de tout le monde. Au 
théâtre, en voyage, à l'auberge, chez soi, l'es- 
clavage est général, inévitable : tous les actes 
de la vie sont collectifs. 

En route, on est forcé, bon gré, mal gré, de 
voyager clans la même voiture avec soixante ou 
quatre-vingts individus qui mâchent du tabac, 
crachent et sentent mauvais. Arrivez-vous dans 
une auberge, vous êtes servi à l'heure de tout 
le inonde ; plus tard, vous vous coucherez sans 
dîner dans une chambre commune , souvent 
dans un lit commun, à moins toutefois que vous 
n'ayez un titre; car, dans ce pays, la seule dis- 
tinction, c'est un titre. Pour moi, qui n'avais 
jamais songé qu'un mot au bout de mon nom, 



LETTRE VII. 113 

ou devant mon nom pût ajouter à mon mérite, 
il m'a fallu vivre parmi les pur-sang de la dé- 
mocratie, pour savoir ce que vaut un quartier 
de noblesse, prisé ici comme le talent en 
France, comme le soleil est adoré chez les In- 
diens. Ces républicains bizarres ne pouvant 
pas atteindre à ce genre de distinction, ils 
s'emparent des grades militaires : c'est à qui 
se fera nommer colonel, capitaine, lieutenant, 
sans avoir jamais vu une parade ni un régi- 
ment, mais moyennant une légère rétribution, 
et la valeur du grade imaginaire augmente en 
raison inverse du prix qu'il a coûté. Vous em- 
barquez-vous sur un bateau à vapeur? — on vous 
met à la porte de la cabine à huit heures du 
soir, qu'il pleuve ou qu'il vente; et à neuf heures, 
le signal une fois donné, vous voilà parqué dans 
un hamac, à la file l'un de l'autre, sous peine, 
si vous n'obéissez pas à l'heure, de coucher sur 
la dure. Les lits se distribuent par rang détaille 
et de grosseur ; les passagers les plus lourds sont 
destinés à servir de lest au bateau, et occupent 



114 LA HAVANE. 

les hamacs les plus rapprochés du parquet; 
ainsi de suite. Une fois emballé, dormez si vous 
pouvez, a côlé d'impitoyables manants, et vic- 
time de leurs mauvaises habitudes. 

A cinq heures du malin il faut déguerpir, et 
quelle que soit la saison, se tenir sur le pont, 
exposé à l'influence malsaine de la gelée ou du 
brouillard. En attendant qu'on relève les ha- 
macs et qu'on prépare le déjeuner, on fait sa 
toile! te en commun, dans un grand bassin d'é- 
lain que chacun à son tour remplit de l'eau 
du canal ; puis chacun de compléter sa toilette 
avec un seul et unique essuie-mains, un même 
peigne et une brosse omnibus, le tout suspendu 
à l'entrée de la cabine. 

À peine les passagers sont-ils rentrés, qu'on 
arrête les hommes par une barrière, et les 
femmes sont appelées seules à se mettre à table, 
pour que la voracité des premiers ne laisse 
pas ces dernières à jeun. Puis, un instant après, 
la digue est rompue, l'avalanche se précipite, 
et la foule tout allamée s'empare des sièges 



LETTRE VII. 115 

qui restent. Là, chacun mange ce qu'il trouve, 
sans se permettre la moindre observation; car 
le capitaine est tout-puissant : rien ne inarche, 
rien ne s'arrête ou n'agit qu'au gré de sa vo- 
lonté. 

Ainsi l'Américain, si jaloux de sa liberté, est 
complètement asservi sous la loi d'un conduc- 
teur de diligence, d'un batelier ou d'un ca- 
pitaine de bateau à vapeur. Pour compensa- 
tion, il est vrai, ce peuple nomme ses gouver- 
neurs, les paie mal , et les chasse au moindre 
caprice ; le jury, qui condamne ou absout, 
est choisi par la volonté arbitraire des seleci- 
men ou élus, fonctionnaires subalternes sor- 
tis de son sein, et dont l'autorité s'étend jus- 
qu'aux plus minces détails. Cesont\esseleet-men 
qui affichent les noms des ivrognes et défendent 
aux cabareliers de les recevoir sous peine d'a- 
mende. Enfin, pour mettre d'accord les exi- 
gences de la liberté et de l'égalité, la représen- 
tation nationale est choisie et déléguée par des 
électeurs, entre lesquels figurent mendiants, 



llfl LA HAVANE. 

vagabonds et malfaiteurs échappés à la loi et 
aux galères en Europe; écume fangeuse rejetée 
par les vagues sociales et assimilée ici aux hon- 
nêtes gens. 

L'ignorance et l'envie des masses souve- 
raines ne sauraient faire de bons choix. For- 
cées d'employer des fonctionnaires publics , 
elles les rétribuent le moins possible, et les hu- 
milient le plus qu'elles peuvent. Les appointe- 
ments sont minimes, parce que la multitude 
jalouse qui les a réglés, ayant peu de chance de 
parvenir aux emplois, tâche de diminuer le 
profit de ceux à qui elle les confère. Ainsi le 
magistrat municipal n'a pas d'appointements 
fixes ; chaque acte de son ministère est coté à 
un certain prix ; il ne le perçoit qu'à mesure 
qu'il le gagne, et s'il refuse la charge, il est 
mis à l'amende. 

Les fonctionnaires secondaires, plus immé- 
diatement émanés du peuple, sont mieux rétri- 
bués et leurs fonctions deviennent plus arbi- 
traires à mesure que leur nombre augmente et 



LETTRE VII. il7 

que leur charge devient à la portée de tous ; 
mais les uns et les autres sont mal salariés et 
renvoyés, avec moins d'égards que ne le serait 
un domestique, le militaire sans retraite, l'em- 
ployé sans pension. C'est ainsi, mon cher ami, 
que dans un pays réputé libre, le gouverne- 
ment peut mettre et met à la porte, au premier 
mécompte électoral, sans rendre compte à per- 
sonne de ses motifs, tous les fonctionnaires, du 
premier au dernier. 



Lundi 11. 



Le voyage de New-York à Philadelphie, qui 
jadis exigeait trois jours de marche, ne demande 
aujourd'hui que sept heures. J'ai fait une par- 
tie de la route par le chemin de fer, sur la rive 
gauche de la Delaware, et le reste en bateau à 
vapeur sur l'Hudson. La voiture était remplie 
d'hommes et de journaux, les uns portant les 



118 LA HAVANE. 

autres; il y avait soixante-cinq voyageurs. Lors- 
que j'entrai, tout le monde était casé, rien ne 
bougea. J'avais pourtant droit à ma place, que 
j'avais payée en entrant. Le conducteur adressa 
quelques mots à l'un des occupants de la ban- 
quette du fond, qui, contenant quatre places, 
n'était occupée que par trois personnes. L'im- 
passible voyageur continua sa lecture, sans faire 
la moindre attention à ce qu'on lui disait. — 
Second appel, — même insensibilité. — Alors, le 
driver le poussa. — A cette énergique et troi- 
sième sommation, il céda, mais sans lever la 
tète de son journal, et comme s'il n'eût fait que 
se prêter à un cahot de la voiture. Ce voyageur 
était le seul qui portât des gants. 

ïl faut voir celte nation pour se faire une 
idée de ses mœurs. Ici, un homme se laisse 
écraser un orteil sans sourciller : on le cou- 
doie , on le heurte , on le pousse ; et, ce qui est 
encore plus fort, on s'appuie, à sa barbe, sur 
sa femme, il supporte toutes ces instilles avec 
un calme stoïque : le contraire paraîtrait ab- 



LETTRE VII. 119 

surde ou ridicule. Ces façons malséantes, pé- 
tries ensemble, forment une nourriture amère 
pour les gens de cœur forcés de l'avaler au nom 
de la chose publique et des habitudes améri- 
caines. 

Toutes les offenses qui peuvent s'expliquer 
par des grossièretés, sont un droit de l'égalité 
reconnue; les autres se paient au poids de l'or. 
Pendant la roule, mon voisin s'avisa d'appuyer 
son dos sur mon épaule; je l'en avertis douce- 
ment. — 11 n'y prit pas garde, et conserva sa 
place; non qu'il eût l'intention de me faire une 
impertinence, mais simplement parce qu'il se 
trouvait à son aise. A cette vue , mon jeune 
compagnon, Espagnol par le sang, Français par 
l'éducation, pâlit et rougit tour à tour : la colère 
lui sortait par les pores. Il resta un instant les 
lèvres serrées, l'œil en feu. — Je tremblais; 
mais, affectant tout à coup un air calme, il 
avança les mains; el 5 les posant sur le dos du 
manant, il le poussa tranquillement et le remit 
à sa place. 



120 LA HAVANE. 

« — Si je m'étais fâché , me dit-il ensuite, il 
n'y aurait rien compris. 

— Ajoutez, reprit M. W...n, que vous auriez 
eu tort : comment se courroucer contre des gens 
qui trouveraient tout naturel qu'on employât de 
pareilles façons avec leurs filles et avec leurs 
femmes? » 

Ces habitudes, effectivement, sont dans les 
mœurs. Ici on ne qualifie point d'insulte les 
mauvaises manières : les coups se paient par 
les coups, le reste avec de l'argent. Le viol, 
l'adultère, ont un prix ; et l'esprit du législateur, 
d'accord avec celui de la race, n'a eu en vue 
que la réparation d'un dommage matériel. La 
loi semble croire plus aux vices qu'engendre 
régoïsme qu'à l'honnêteté naturelle à l'homme; 
aussi l'amende est-elle la racine-mère de la juris- 
prudence. Le glaive de la justice frappe toujours 
sur la bourse, et de cette source jaillissent l'or- 
dre, la morale, les bonnes mœurs. — Perd-on 
au jeu plus de vingt-cinq dollars en vingt-quatre 
heures, — on est passible du délit de misdemea- 



LETTRE VII. 121 

nour, et condamné à une amende égale à cinq 
fois la somme perdue. — Une commune tente- 
t-elle d'échapper à l'impôt, — les habitants paient 
tous l'amende personnelle. Celui qui s'amuse 
un dimanche paie l'amende ; l'aubergiste qui 
reçoit un jour de fête , l'individu qui , pendant 
trois mois, n'a pas rendu hommage public au 
culte, celui qui voyage, celui qui pêche ou qui 
fume au jour défendu, paient l'amende. Le 
crime , l'incendie , le meurtre , se rachètent par 
l'amende prononcée par l'autorité judiciaire , 
et le délateur a toujours pour récompense la 
moitié de la somme. 

L'argent , comme vous voyez, est le seul mo- 
bile ici ; tout s'achète : ordre , morale , vertu , 
religion. Ainsi, tous les nobles sentiments qui 
tendent à la perfection de l'homme ne sont en- 
couragés que par le vil moyen qui les flétrit , 
c'est-à-dire rien que les apparences : aussi, ils 
en ont pour leur argent. — Arrachez le voile , 
— vous trouverez un cadavre, — l'hypocrisie. 

Les bords de la Delaware sont riants, et le 



122 LA HAVANE. 

cours en est accidenté par des îlots boisés. A 
mesure qu'on s'éloigne des villes , la nature 
prend un aspect plus naïf et plus sauvage; le 
silence, la solitude, quelque chose d'âpre et de 
jeune annonce que la main de l'homme n'a pas 
encore altéré l'ordre de la nature : point de 
charrue, de chaumière, de fruit, de greffe; les 
épis dorés n'ont pas remplacé les riches buis- 
sons d'arbrisseaux sauvages dont les parfums 
s'exhalent de toutes parts. L'âme, emportée par 
un sympathique élan, cherche à vivre quelques 
instants de la vie du désert, et, secouant ses 
ailes, elle essaie de planer dans cette solitude , 
libre des entraves et des misères du monde 
social. 

Mais bientôt ce monde surgit, et reparaît 
plus terrible, sous la forme industrielle et mer- 
cantile ; les machines «à vapeur, soufflant comme 
des monstres marins, vomissant des torrents 
d'étincelles et de fumée, beuglant comme des 
buffles sauvages, arrivent de tous côtés avec la 
rapidité de l'éclair, et sillonnent routes etcam- 



LETTRE VII. 123 

pagnes. Alors les oiseaux s'envolent, les trou- 
peaux mugissants, épouvantés, fous de terreur, 
fuient à travers champs; et l'âme, triste, décou- 
ragée, retombe de nouveau sous le poids de la 
chaîne qui l'attache à la vie réelle , et retrouve 
avec elle toutes ses agitations, ses préoccupa- 
tions et ses misères. 

Rien n'égale la frayeur des animaux lors- 
que, paisibles au milieu des solitudes sauvages, 
ils se trouvent tout à coup en face de ces brus- 
ques météores qui, devenus l'âme de toutes 
les industries, se multiplient à l'infini sous toutes 
les formes, et sillonnent le pays d'un bout à 
l'autre. A chaque pas on rencontre de ces appa- 
reils vomissant dans l'air une lave grise en- 
flammée, qui, pétillants et affolés, courent h tra- 
vers le pays. Ainsi lancés, ils parcourent de 
vastes espaces et s'arrêtent tout court aux 
portes des usines, sans que la moindre ap- 
parence révèle l'impulsion de la main de 
l'homme; et c'est précisément celte locomo- 
tion fantastique, mystérieuse et foudroyante, 



124 LA HAVANE. 

dont le mouvement n'a pas de cause ostensible, 
qui agit si vivement sur les animaux. 

Pendant ma course, je me croyais sur un 
volcan. — Partout des souvenirs sinistres : 
ici, les ruines d'un faubourg à moitié consumé; 
là, les restes d'un pont brûlé par les étincelles 
que lancent en passant les machines à vapeur; 
plus loin, une école primaire en construction 
pour la quatrième fois, après avoir été livrée 
aux flammes autant de fois par les écoliers. — 
Tantôt une machine qui , dans son mouvement 
rapide, emporte ou broie un homme ; tantôt la 
roue d'un wagon qui, échappée des rails, brise 
les jambes ou écrase la tête d'un autre ; puis, 
des bateaux à vapeur qui font explosion, non 
pas dix, mais vingt fois. Hier, le Steamboat 
Greenfield remorquait sur la rivière de Connec- 
ticut cinq bateaux à vapeur, lorsque ses deux 
bouilloires éclatèrent ensemble ; le bâtiment 
sombra à l'instant même, et le capitaine, lancé 
en l'air, retomba sur la tête dans une embar- 
cation voisine, où il expira aussitôt. 



LETTRE VII. 125 

Mais les hommes et les machines qui pé- 
rissent sont remplacés au fur et à mesure, 
pendant que le géant formidable, dépositaire 
d'un immense avenir, marche, avance, avec ses 
bottes de sept lieues, vers le but de sa mission, 
dût-il écraser les faibles insectes qui se trouvent 
sous son talon. 

Savez-vous, mon ami , ce que c'est qu'un 
Yankie ? — C'est un mannequin, le chapeau sur 
le derrière de la tête -, l'habit à distance du 
corps, de peur sans doute que notre homme 
ne communique avec quelque chose ; le front 
préoccupé, l'œil distrait, la bouche close, les 
joues gonflées de tabac, les lèvres mouvantes, 
pour préluder à la plus ignoble des habitudes ; 
les épaules hautes, les bras croisés, et les jambes 
appuyées au hasard sur une banquette ou sur 
les genoux de son voisin. Son foyer domestique 
et sa maison paternelle, c'est le fond d'un 
wagon; ses meubles se composent d'un porte- 
manteau et d'un journal; son domicile est une 
auberge, une pension, un café, n'importe quoi. 



126 LA HAVANE. 

— A-t-il une fille, il la donne au premier venu, 
sans dot et sans sécurité de fortune. S'il a un 
fils, à quinze ans il lui dit : — « Déploie les 
ailes et lance-toi dans l'espace ; fais ton che- 
min comme j'ai, fait le mien. Garde pour toi 
seul le fruit de tes labeurs, comme je garde le 
mien. Je ne te dois rien, lu ne dois rien à ton 
fils! » — Ensuite le Yankie continue sa route 
sans amis, sans autres connaissances que ses 
voisins de table, amassant et vivant au jour le 
jour : et comme la vue de l'homme est insuffi- 
sante pour augmenter à la fois et dissiper sa 
fortune, l'Américain du Nord fait sa récréation 
de ses combinaisons arithmétiques, et remplace 
les émotions de l'amour et de la famille par des 
opéralions audacieuses, par de folles entre- 
prises. Mais ses œuvres, comme ses créations, 
sont fragiles; elles n'arriveront point à la pos- 
térité parce qu'elles n'ont pas pour empreinte 
une pensée d'avenir; la force de gravitation 
que donne le passé leur manque, et l'étroit 
égoïsme de l'homme ne saurait remplacer la 



LETTRE VII. 127 

toute-puissance de F abnégation et du temps. 

Lu loi de suceession n'étant pas obligatoire ici, 
la jeunesse sent de bonne heurela nécessité d'une 
vie laborieuse. Mais cette même indépendance, 
jointe à la légèreté de l'éducation première, à 
l'absence de la sollicitude paternelle, chez un 
peuple toujours absorbé par les sèches préoc- 
cupations du gain, relâche les liens de la fa- 
mille et finit par en rendre les membres in- 
différents les uns aux autres. Il est inutile de 
dire qu'ici, comme ailleurs, on trouve d'excel- 
lents pères de famille. Les mœurs de la masse 
n'excluent pas les exceptions. 

Les mœurs américaines seraient-elles donc 
le partage des peuples à venir? — Sont-elles la 
suite inévitable des principes démocratiques? 
— Et les États de l'Europe, en se rapprochant de 
ce système politique, en subiront-ils aussi les 
conséquences ? — Cet esprit de personnalité, qui 
rabaisse l'âme et reporte la force et la puissance 
morale de l'homme vers la vie des sens et l'a- 
mour de l'argent, sera-l-ii le résultat de tant 



128 LA HAVANE. 

de luttes sanglantes, de si nobles efforts ? — La 
mesure de la perfection humaine est-elle si 
bornée, qu'elle se trouve déjà sur le retour? 
— Et la civilisation, après avoir parcouru son 
cercle, n'aura- t-elle servi qu'à ramener l'homme 
au point de départ de ses premiers efforts ? 

Je suis arrivée à Philadelphie le soir. J'y ai 
trouvé comme partout, les alentours des hôtels 
garnis tumultueux et inabordables. Néanmoins 
me voici installée. 

La ville de Philadelphie est fort jolie ; régu- 
lière comme celle de New- York, elle a plus 
d'ensemble et d'harmonie. Ses maisons, toutes 
en briques et construites sur le même modèle, 
sont plus élevées et mieux bâties , leur aspect 
est plus aristocratique; de jolis perrons les dé- 
corent; le nom du propriétaire est gravé sur la 
porte en lettres de cuivre : coutume aristocra- 
tique ailleurs, enseigne marchande ici et adop- 
tée par toutes les classes. 

Les environs de la ville offrent encore à la 
vue trop de terrains défoncés et de monceaux 



LETTRE VII. 129 

de pierres destinés aux nouvelles constructions ; 
mais à peu de distance on aperçoit un superbe 
aqueduc adossé au flanc d'une colline. A travers 
un labyrinthe de chemins sablés et de jeunes 
arbres, entremêlés de niches contenant de pe- 
tits monstres, sous les noms de l'Amour, de Mer- 
cure, ou autres dieux, on atteint le sommet de 
la montagne. De là on découvre la plus belle 
vue du monde : deux rivières qui se croisent, 
couvertes de bateaux à vapeur; des plaines, des 
collines, des lapis verts sans fin; puis, a vos 
pieds, la Delaware, qui se déploie majestueuse- 
ment. L'aqueduc, qui a coûté un million de 
piastres, amène de cinquante milles de distance 
l'eau, qui s'élève au moyen d'un appareil à va- 
peur. 



LETTRE VIN 



SOMMAIRE 

Le pénitencier de Philadelphie. — Extérieur et intérieur de 
l'édifice. — Régime de la maison. — Effet des prisons de 
France sur les détenus. — La société favorisant le dévelop- 
pement du crime et l'endurcissement des criminels. — Dis- 
positions des cellules et des galeries dans le pénitencier de 
Philadelphie. — Entrée du prisonnier. — Son incarcération. 

— Lois auxquelles il est soumis. — Course des marmites. 

— Intérieur des cellules. — Travail du détenu. — Ses occu- 
pations et emploi de son temps. — La cellule d'une prison- 
nière. — Le tableau et l'autel. — Roman inconnu. — Le 
jardin du détenu. — Les deux chênes. — Un homme trans- 
formé en numéro. — Communication entre les prisonniers 
rendue impossible. — Alimentation. — Exercices religieux. 

— Abus du régime pénitentiaire. — L'Allemagne et les 
États-Unis. — Tortures introduites dans le régime péniten 
tiaire. — La faim, le ducking, le mad-chair, la slraight ivaist- 
coat, Viron-gag. — William Griffilh. — Supplice de l'inac- 
tion dans la solitude. — Peu de femmes condamnées. — 
Indulgence du jury à leur égard. 



LETTRE Viïl 



A M. CHARLES LEDRU. 



Mardi «2. 



A un mille do Philadelphie, au milieu de la 
campagne, sur un terrain rocailleux, se dresse 
un vaste édifice construit en granit et flanqué 
de tourelles. De prime abord, on le prendrait 
pour un château féodal; mais il n'a ni meur- 
trières ni ponl-levis, et ne couronne pas un 



î34 LA HAVANE. 

roc escarpé. Bâti dans la plaine, il n'est gardé 
que par des murs épais, et par une porte mas- 
sive garnie de gros clous. Cette terre aride, 
cette triste solitude, la vue de cet édifice im- 
posant et solennel qu'on nomme la prison de 
l'Est, oppresse l'âme et la saisit de tristesse. 

On a souvent discuté et analysé les avantages 
et les inconvénients du système cellulaire. On 
a beaucoup parlé, beaucoup écrit et peu agi. Je 
laisse ces discussions aux moralistes, et je me 
borne, monsieur, à vous communiquer les im- 
pressions diverses que j'ai ressenties en par- 
courant ce bel établissement. 

La société, lorsqu'elle punit le coupable, ne 
s'acquitte que d'une partie de son devoir. Il 
faudrait, pour qu'elle remplît complètement 
sa mission, qu'en sortant de prison l'homme 
fût corrigé et réhabilité. — Cela n'est pas facile, 
me direz-vous, mais cela est possible. Et quand 
même on n'obtiendrait qu'une partie de la con- 
quête désirée; quand même, à l'aide d'un sys- 
tème sage et bienentendu établi dans les prisons, 



LETTRE VIII. 135 

uii petit nombre seulement profiterait de la 
punition, ce serait beaucoup encore. Régénérer 
une nature perverse est au-dessus de la puis- 
sance humaine, mais l'améliorer par l'éduca- 
tion, l'encourager par l'appât d'un intérêt réel 
et matériel, comprimer les mauvais penchants 
par la crainte du châtiment, sont des moyens 
infaillibles, si toutefois ils marchent ensemble, 
si leur harmonie n'est pas troublée. 

Quel est le condamné qui sort corrigé des 
prisons de la France? — Aucun. J'ai visité plu- 
sieurs de ces maisons, et j'en ai rapporté un dé- 
goût profond, causé non-seulement par l'aspect 
du crime , mais aussi par la dégradation ab- 
jecte où sont plongés les misérables qu'elles 
renferment, par leur malpropreté , leur mi- 
sère, et enfin par cette cynique effronterie avec 
laquelle ils jettent aux vents, à la face de la 
société, leurs vices hideux, faisant fête, par leurs 
rires et leurs mauvaises paroles, de l'opprobre 
de leur conduite. En sortant de ce bourbier, on 
n'emporte aucun espoir; on sent que l'homme 



136 LA HAVANE. 

tombé à ce degré d'avilissement ne peut plus 
se relever. 

Nous le savons tous : un galérien libéré, un 
voleur qui a fait son temps de prison, est plus 
endurci qu'auparavant. Il recommence à voler 
le lendemain de sa délivrance, si ce n'est le jour 
même; et comme le vice, s'il ne se corrige, 
s'augmente, le voleur devient assassin. La jus- 
tice croit alors remplir sa tâche, en vouant à la 
mort le malfaiteur : mieux vaudrait l'avoir en- 
fermé tout d'abord dans une cage de fer ; il n'au- 
rait pas fait le mal, et la justice des hommes 
n'aurait pas usurpé le droit de Dieu. 

En visitant la maison pénitentiaire de Phila- 
delphie, on est saisi daulres sentimenls. Ce 
n'est pas de l'indignation, c'est une pitié grave 
qu'on éprouve. L'idée du crime révolte tou- 
jours l'âme , mais ne lui inspire pas le mé- 
pris, le dégoût. L'ordre, la décence, la pro- 
preté, le silence qui y régnent à la fois, pré- 
disposent à un mélancolique espoir. Là, rien 
n'est incompatible avec la dignité de l'homme; 



LETTRE VIII. 137 

on dirait une demeure dépositaire d'un grand 
malheur ou de maladies graves. — C'est l'aspect 
de la nature souffrante, mais non avilie, — de 
la douleur intérieure, et non du châtiment. C'est 
un asile destiné au désordre moral, comme à 
à nue infirmité déplorable qu'on cherche à gué- 
rir par un régime sain, fortifiant, mais sévère 
et inflexible. 

La façade du bâtiment est simple, imposante; 
elle a cent soixante-onze pieds de long; les 
murs en ont trente-quatre de hauteur. A notre 
arrivée, et après les précautions d'usage, les 
barres de fer tirées avec fracas firent tourner 
sur leurs gonds les lourds battants de la porte, 
et nous nous trouvâmes sous une voûte épaisse, 
fermée devant nous par une porte semblable à 
la première. Au-dessus de celte voûte s'élève 
une tour de quatre vingts pieds, où se trouvent 
l'horloge et la cloche d'alarme. Après la cour 
intérieure, entourée d'un double mur de trente 
pieds de haut, nous nous trouvâmes dans une 
autre grande cour de six cent quarante pieds 



438 LA HAVANE. 

carrés, partagée en huit compartiments égaux, 
qui, comme autant de rayons, aboutissent à un 
centre commun. Le huitième compartiment 
forme l'escalier; les sept autres sont de longs 
corridors sur lesquels les cellules ouvrent des 
deux côtés. Une rotonde éclairée parle haut, et 
entourée d'une grille de fer à hauteur d'appui, 
sert d'observatoire au gardien, qui, toujours 
présent, surveille d'un coup d'œil le moindre 
mouvement des prisonniers , sans que ceux- 
ci s'en aperçoivent : ils ignorent le plan de 
l'édifice. L'étage supérieur est exactement pa- 
reil au rez-de-chaussée. La maison, qui peut 
renfermer six cent cinquante détenus, n'en 
contient aujourd'hui que la moitié. 

A l'arrivée d'un condamné, on le conduit à 
la chambre de préparation , ou pour mieux dire 
à la chambre iï épuration. 

On le déshabille, on lui rase la tête , on le 
baigne, on le revêt de l'uniforme de la maison ,* 
puis, les yeux bandés, on le conduit à la cel- 
lule qui lui est destinée. Là, un des fonction- 



LETTRE VIII. 139 

naires de l'établissement l'interroge sur sa vie 
passée , l'admoneste, lui représente les consé- 
quences de son crime , et lui explique les règles 
de la prison. — Puis on l'enferme sans lui don- 
ner d'occupation. Au bout d'une semaine ou 
deux , l'ennui l'accable ; la vie lui devient à 
charge, et il implore un travail quelconque, 
qui lui est accordé comme une grâce. 

On exige des prisonniers une extrême pro- 
preté sur leurs personnes, comme dans leurs 
cellules. Celles-ci, qui ont chacune 11 pieds 
9 pouces de long, sur 7 pieds 6 pouces de large, 
sont placées à la file les unes des autres et com- 
muniquent avec le corridor par de petites fe- 
nêtres grillées, placées à trois pieds du sol, et 
qui servent à introduire la nourriture du pri- 
sonnier, et à le surveiller sans le molester. 
D'autres ouvertures ménagées dans le mur font 
pénétrer l'air chaud en hiver, l'air frais en été. 
Les corridors, larges, d'une extrême propreté et 
bien éclairés, sont chauffés d'un bout h l'autre 
par des calorifères. En les traversant, je fus 



140 LA HAVANE. 

étonnée de voir au-dessus de ma lête un écha- 
faudage de laiton de fer, qui circulait rapide- 
ment à droite et à gauche, traînant une file de 
marmites. — C'était une machine locomotive 
construite pour le service des repas, et qui, lan- 
cée jusqu'à la cuisine, en reparlait avec la même 
célérité , et s'arrêtait toute seule en face de 
chaque cellule. 

La lumière pénètre chez le condamné par une 
fenêtre à 10 pieds du sol; le plancher est en 
bois, et les murs sont blanchis en plâtre. A 
l'extrémité opposée au corridor, se trouve une 
porte grillée, avec de doubles portes en bois 
qui donnent sortie dans la petite cour, et qui sert 
à donner encore de l'air et de la lumière au 
prisonnier. Au second étage, chaque cellule est 
accompagnée d'une autre cellule additionnelle 
pour remplacer la cour ou jardin. Un bois de 
lit, un portemanteau , une chaise, une tablette 
en bois, une tasse de fer-blanc, une cuvette, 
une glace , des peignes, deux brosses, une pail- 
lasse, un drap et deux couvertures, composent 



LETTRE VIII. 141 

l'ameublement de ces tristes demeures. Je suis 
entrée dans une de ces cellules occupée par une 
femme condamnée à cinq ans d'emprisonne- 
ment; c'était au moment de sa promenade. La 
plus laborieuse ouvrière ne saurait se faire une 
idée de l'ouvrage sorti de l'aiguille de cette pau- 
vre créature depuis trois ans qu'elle est prison- 
nière. Outre le travail destiné à l'entretien de 
l'établissement, elle a composé, avec des chif- 
fons de différentes couleurs rapportés ensem- 
ble , et chacun de la grandeur d'un pouce carré, 
une étoffe dont elle a fait un couvre-pieds , et 
tapissé sa chambre du haut en bas; puis, au pied 
de sa couche, elle a établi un petit autel. — 
Elle est catholique. — Sur cet autel, on voit 
une Vierge et l'enfant Jésus, très-bien modelés 
en cire par elle-même, et entourés de fleurs de 
toute espèce , produit de ses labeurs. Sur 
la tablette , on apercevait des plumes , des 
crayons, une couronne de lierre noir, et au- 
dessus un dessin à l'estompe et au crayon rouge, 
représentant une scène bizarre , avec des accès- 



142 LA HAVANE. 

soires follement conçus, mais très-distincts. On 
y voyait un bâtiment à vapeur incendié et prêt 
à sombrer, un homme nageant d'une main 
vers le rivage et tenant de l'autre le bras d'une 
femme qu'il traînait après lui, et dont la tête 
passait hors de l'eau; la lune apparaissait sur 
l'horizon, au milieu d'un ciel où se pressaient 
confusément des masses de nuages et des jets 
de lumière. 

Cette propreté, ces Heurs, ce mélange fantas- 
tique de couleurs et d'ornements, le luxe dans 
une prison, la vie dans un tombeau , et, surtout, 
celte couronne, ce dessin lugubre, qui parais- 
saient indiquer quelque affreux et long souvenir, 
— tout cela me rappelait la danse des morts , 
cette allégresse terrible, — le sourire éternel 
d'un squelette. 

J'éprouvai une vive compassion pour elle, et 
je demandai au gardien la cause de sa déten- 
tion. Pour toute réponse, il posa le doigt sur 
ses lèvres, et regarda autour de lui, comme s'il 
eût craint qu'on ne nous entendît. — Cependant 



LETTRK VIII. H'6 

les portes étaient fermées, les murs épais, le 
silence profond; rien ne semblait indiquer que 
ce vaste édifice fût habité. Mais notre conducteur 
parlait toujours à voix basse, et semblait, par 
son exemple, nous engager à en faire autant. 

Je tâchai en vain d'obtenir du guide quelques 
renseignements sur la condamnée; comme j'in- 
sistais, il me promit une entrevue avec mis- 
triss C... qui, étant particulièrement chargée 
de la surveillance des prisonnnières , pouvait 
être à même de satisfaire ma curiosité. 

Nous continuâmes notre visite. Chaque cel- 
lule a sa cour de 18 pieds sur 8, dont les murs 
sont hauts de 1 1 pieds 9 pouces. La plupart des 
prisonniers les transforment en jardin. On nous 
permit d'entrer dans une de ces cours; elle était 
couverte de chèvre- feuille et de capucines; les 
murs en étaient tapissés. Des lianes flexibles 
formaient, au-dessus de la porte, un berceau 
soutenu par deux jeunes chênes nouvellement 
plantés. Ce travail était l'œuvre du détenu qui 
occupait la cellule depuis deux ans. — « Des 



144 --* LA HAVANE. 

chênes ! m'écriai-je... Eh ! mon Dieu ! c'est déjà 
une bonne action que de songer au bien-être de 
son successeur !» — Le malheureux était con- 
damné à trente ans de détention! Il ornait son 
tombeau. 

Dans la prison, personne n'est connu par 
son propre nom. Chacun a son numéro in- 
scrit sur sa porte , sur ses habits ; ce numéro 
devient l'homme : on ne le désigne pas au- 
trement. Ainsi, le jour où la punition est ac- 
complie, la faute du condamné reste inconnue 
et le stigmate de la honte s'efface. Il peut ren- 
contrer son camarade de prison , sans le con- 
naître; ni l'un ni l'autre n'ont à craindre les 
menaces et les récriminations. 11 est permis aux 
détenus de se promener dans leur cour une 
heure par jour, le dimanche excepté. Pour évi- 
ter toute communication entre les prisonniers 
par-dessus les murs, on ne les laisse sortir 
qu'alternativement. Chaque cellule porte une 
lettre de l'alphabet. On commence par faire sor- 
tir A, on passe B, on fait sortir C. Quand l'heure 



LETTRE VIII. U5 

est écoulée, on renferme A, on fait sortir B, on 
renferme C, on fait sortir D, ainsi de suite. Par 
cet arrangement, si un prisonnier jetait, pen- 
dant la promenade, quelque papier chez son 
voisin, le gardien, en allant ouvrir la porte, 
trouverait ce papier, et le coupable serait puni. 
Le dimanche, l'office divin est célébré dans 
les corridors. On ouvre les fenêtres des cellules 
après les avoir couvertes d'un épais rideau, qui, 
tout en laissant pénétrer la voix du prédicateur, 
empêche les prisonniers de s'entrevoir. Le tra- 
vail des condamnés a lieu depuis la pointe du 
jour jusqu'à huit heures du soir; ensuite ils li- 
sent, font leurs lits, et à neuf heures, la cloche 
les avertit de prendre du repos. S'ils manquent 
à la règle, ils sont punis par la privation du pre- 
mier repas. Leur nourriture esl abondante. Le 
matin , on donne à chacun une pinte de café ou 
de chocolat ; à dîner, trois quarts de viande sans 
os, — du bœuf ou du porc frais, — une pinte de 
soupe, et des pommes de terre ou du riz à dis- 
crétion ; à souper, ils ont un plat de ragoût, des 



10 



146 LA HAVANE. 

navels, des choux, du sel quand ils en deman- 
dent, et du vinaigre par grâce, puis une livre 
de pain blanc tous les jours. Si un prisonnier 
tombe malade , on le soigne très-attentivement 
dans sa cellule, et si la maladie devient grave, 
dans la cellule de V infirmerie; mais toujours on 
a soin de l'isoler. 

Vous le voyez , monsieur, l'esprit qui a pré- 
sidé à l'organisation de cet établissement est 
aussi humain qu'éclairé. Mais, comme l'œuvre 
de F homme est toujours imparfaite, comme 
souvent une grande pensée est souillée d'une 
grande misère , au milieu de cette règle digne 
d'admiration, de ce régime philanthropique, 
se sont cachés longtemps des supplices se- 
crets, et qui n'avaient pas eu d'exemple de- 
puis que les cachots de l'inquisition ont été dé- 
truits. C'est encore une des conséquences de 
ce régime gouvernemental, trop faible parla 
tête, trop fort aux extrémités , où le pouvoir su- 
périeur n'a pas la faculté de surveillance, où la 
puissance subalterne, libre de tout frein et li- 



LETTRE VIIT. 147 

vrée à ses passions , devient arbitraire et tyran- 
nique. 

Tout ceci est pour moi un grand sujet d'é- 
tonneinent el de réflexion. — Me voyez- vous, 
monsieur, lancée en Amérique, du fond de la 
paisible Allemagne, où j'ai passé l'hiver? — du 
fond de ce pays , encore heureux par ses an- 
ciennes croyances , et dont la probité el la pa- 
tience sont devenues proverbiales ; de ce pays , 
calme par sagesse autant que par tempérament , 
qui tourne et retourne mille fois les feuilles des 
utopies imprimées avant d'adopter une théorie 
nouvelle; poétique et mystique comme l'Orient, 
septentrional par sa force tranquille, attaché à 
une politique éprouvée , respectant le passé et 
mesurant les pas qui le conduisent à l'avenir? — 
Me voyez-vous lancée, de ce méthodique et hon- 
nête pays, dans une contrée neuve, excentrique, 
où, le fouet et la torche à la main , la souverai- 
neté a placé son trône dans les rues et ses cours 
plénières sur les places publiques? — où le sé- 
nateur, assis sur sa chaise curule , brûle aux 



148 LA HAVANE. 

pieds du peuple l'encens des courtisans; où le 
juge, au lieu de consulter le livre de la loi , 
écoute la clameur populaire; où la camarilla, 
qui, ailleurs, se cache sous les portières de ve- 
lours d'un cabinet royal, étale sa lèpre à la clarté 
du jour ; enfin où, pour célébrer l'ère de la li- 
berté, la banqueroute éhontée, montrant aux 
passants les beaux joyaux dont ses amants l'ont 
ornée, se pavane, et marche devant elle, ac- 
compagnée de la foule brillante de ses adora- 
teurs? — Hélas! monsieur, combien d'intelli- 
gences saines et fortes se sont laissé séduire 
par le lointain mirage de ce pays peu connu ! 
Il faut le voir de près pour le comprendre; et 
les hommes qui , comme vous, aiment leur pa- 
trie et lui apportent le fruit de leurs lumières 
et de leurs efforts, ne souhaiteraient jamais à la 
France un avenir américain, s'ils avaient visité 
les Étals-Unis. — Mais revenons à notre prison. 
Le directeur avait adopté un code de puni- 
tions, ou, pour mieux dire, de tortures, qui n'a 
jamais été autorisé par les inspecteurs. Cet 



LETTRE VIII. 149 

homme n'avait pour témoins de ses attentats 
que les gardiens et le médecin, sur lesquels il 
avait toute autorité. Son code d'iniquité se 
composait de plusieurs genres de peines , dont 
voici quelques-unes : — obscurité complète et 
privation excessive de nourriture, c'est-à-dire, 
huit onces de pain et une pinte d'eau par jour. 
On enfermait le prisonnier dans une cellule 
noire, on ne lui donnait qu'une couverture , et 
pour lit , la terre, — Ses souffrances pendant 
l'hiver étaient affreuses; il sortait de là accablé 
d'infirmités. On cite un homme remarquable- 
ment actif et vigoureux, qui devint idiot dans 
cette obscurité. Il ne survécut que quelques 
mois à ce supplice. 

Un jeune mulâtre y fut soumis pendant qua- 
rante-quatre jours. Au bout de ce temps , un 
des gardiens, attiré par un bruit de coups re- 
doublés, trouva le malheureux à genoux, rou- 
lant les yeux d'une manière effrayante, le corps 
réduit en squelette et dans un état complet de 
délire. — L'infortuné présenta sa tasse de fer- 



150 LA HAVANE. 

blanc, indiquant par ce geste qu'il se mourait 
de soif. — Le gardien osa violer la discipline, et 
lui donna un peu de pain et de l'eau. Le lende- 
main, le médecin écrivait sur son journal : — 
N° 132, faible, faute de nourriture. — Et le pri- 
sonnier ne fut pas délivré. Le jour suivant, son 
état empirant, le docteur, après l'avoir exa- 
miné, écrivit dans son rapport : — Souffrant, 
faute de nourriture. — Le gardien, voyant alors 
que l'homme se mourait, le transporta lui- 
même dans une autre cellule. Il perdit sa place 
pour avoir révélé ce fait aux inspecteurs. 

Une punition plus cruelle encore, c'était la 
douche (ducking). On suspendait au mur de la 
cour le patient, attaché par les poignets, et on lui 
versait de grands baquets d'eau sur la tête, en hi- 
ver comme en été. Le nommé L... P.. fut sou- 
mis à cette torture par un temps excessivement 
froid. Il était nu, et l'eau gelait sur son corps 
à mesure qu'on la versait. Le malheureux resta 
attaché de la sorte pendant plusieurs heures. 

L'instrument de supplice nommé la chaise 



LETTRE VIII. 151 

des fous (mad-chair) est un grand siège en 
forme de boîte, construit en planches. Le pa- 
tient était placé sur ces planches, et son corps 
assujetti à la chaise. Ses mains étaient liées par 
des courroies; il lui était impossible de faire 
aucun mouvement. Cette punition, horrible- 
ment cruelle, était quelquefois aggravée par de 
rudes coups frappés sur l'infortuné, dont les 
membres s'enflaient, et dont les traits bouffis et 
violets devenaient méconnaissables. 

Le straight waistcoat n'était pas la cami- 
sole de force qu'on emploie ordinairement 
pour les fous, mais un instrument bien autre- 
ment barbare. Une espèce de sac de triple 
toile, dans lequel on pratiquait sur le devant 
deux trous pour y passer les mains, était serré 
au moyen d'un cordon passé dans des œillets 
comme un corset de femme. On faisait entrer 
le prisonnier dans ce sac et on le laçait très- 
serré, ne lui laissant que la tête de libre. Le 
patient subissait ce supplice de quatre à neuf 
heures; il n'aurait pu l'endurer plus long- 



155 A HAVANE. 

temps. Aussitôt qu'on le serrait, ses membres 
s'engourdissaient, son corps et son visage s'in- 
filtraient de sang extravasé. Pendant ces abo- 
minables souffrances, les hommes les plus cou- 
rageux poussaient des cris comme s'ils avaient 
été sur la roue. — Vous croyez, monsieur, que 
la cruauté se bornait là? — Voici encore une 
torture qui dépasse toutes celles du Moyen- Age : 
le bâillon de fer ( iron-gag ) . C'est un mor- 
ceau de fer à peu près de la forme d'un mors 
de cheval ; au milieu se trouve une petite 
plaque ronde d'un pouce de diamètre, unechaîne 
pend à chaque extrémité. Cet instrument était 
appliqué à la bouche du prisonnier, la plaque 
sur la langue ; les chaînes passaient au-dessus 
des mâchoires et s'attachaient fortement der- 
rière le cou. Les mains, introduites dans des 
gants de cuir et croisées sur le dos, s'attachaient 
avec des courroies qui allaient se joindre aux 
chaînes du bâillon, en sorte que la pression 
violente causée par le poids naturel des bras, 
agissant sur les chaînes, devenait horriblement 



LETTRE VIII. 153 

douloureuse et faisait refluer tout le sang vers 
la tête. Le condamné Macumsay fut privé de la 
vue par l'application de cette invention infer- 
nale. 

Ces cruautés étaient d'autant plus révoltantes 
qu'on les exerçait sur des malheureux enfer- 
més sous des murs épais, sans communication 
avec le dehors, et dont toutes les fautes se bor- 
naient à la paresse el au dommage volontaire 
fait à l'ouvrage qu'on leur imposait. — Non., le 
fanatisme et l'arbitraire n'ont jamais créé de 
supplices plus atroces que ces tortures, inventées 
et exercées par les autorités subalternes, chez 
le plus démocratique des peuples, contre la loi, 
et en dépit du gouvernement. 

La réclusion cellulaire strictement observée, 
c'est-à-dire sans occupation, suffirait seule pour 
réduire le détenu le plus rebelle. 

Le dernier gardien en chef, William Griffith, 
en fit l'expérience, il y a trois ans, sur William 
Nappier , voleur célèbre. Cet homme , d'une 
force herculéenne el d'un caractère indompta- 



154 LA HAVANE. 

ble, commença par se ployer avec douceur à loul 
ce qu'on exigeait de lui, il affectait même beau- 
coup d'empressement à remplir ses devoirs re- 
ligieux; mais, au bout de quelque temps, ilrefusa 
le travail et gâta l'ouvrage dont il avait à s'oc- 
cuper. Après plusieurs remontrances inutiles, 
Griffith lui fit ôler ses livres et son ouvrage, et 
le laissa dans une inaction complète. La semaine 
ne s'était pas écoulée, que le mutin commença 
à demander de l'occupation : il soupira, il gé- 
mit; mais on fut inflexible. Trois semaines se 
passèrent encore sans qu'on eût égard à ses 
prières réitérées. Enfin, au bout de ce temps , 
on lui rendit son travail; et, depuis lors, il ne 
donna aucun sujet de plainte. îl avoua plus tard 
que, d'abord , il avait espéré obtenir sa grâce 
par l'hypocrisie; qu'ensuite, irrité de n'avoir 
pas réussi, il s'était décidé à ne rien faire; mais 
que jamais à bord, — il avait été marin, — il 
n'avait éprouvé de châtiment qui fût comparable 
à la réclusion solitaire sans occupation. 

Il est à remarquer qu'année commune, sur 



LETTRE VIII. 155 

cent condamnés, on compte à peine deux fem- 
mes, disproportion attribuée, non à l'infaillibi- 
lité du sexe, mais à l'indulgence coupable des 
jurys et des cours de justice. On cite, entre au- 
tres exemples, une dame Chapmann, qui, ayant 
empoisonné son mari , découverte avec son 
amant, fut acquittée, et son complice pendu. En 
vérité, d'après les mœurs du pays, cette défé- 
rence singulière semble prendre sa source plu- 
tôt dans une sorte de logique équitable, que 
dans l'intérêt inspiré par le sexe féminin. La 
femme compte pour si peu dans le bonheur de 
l'homme ici, son existence est si bornée, ses 
affections sont si négligées, que la nullité à la- 
quelle elle est condamnée doit lui servir de 
témoin à décharge : qui n'a rien a payé ses 
dettes. 



BS»S 



LETTRE IX 



SOMMAIRE 

Caractère spécial de Philadelphie. — Plus de liberté qu'à New- 
York. — Immobilité du dimanche. — Licence et tyrannie. 
— Ce que c'est que la liberté. — Souvenir de mon pays. — 
Le jour d'aumône. — Conversation avec mon oncle. — No 
Irabajar y pasearse. — Le colon ruiné. — Les nègres. — 
Première impression. — La toux de mon oncle. — La ré- 
volte à Madrid. — Le sens des mots. — Avenir des États- 
Unis. — Dangers et maux de leur situation présente. — 
Diversité de races, de sectes et de moeurs inconciliables. — 
Défaut d'unité. — Hérésies et sectes bizarres. — Une scène 
d'amalgamation. — Les nègres parqués. — Impossibilité 
d'être servi par les helps ou domestiques. — Une journée en 
Chine. — Pékin à Philadelphie. — Les mandarins et les 
mandarines. — Le lis d'or. — Les beautés chinoises. — 
L'oie, symbole de bonheur domestique. — Retour à Phila- 
delphie. 



LETTRE IX 



A M. LE MARQUIS DF PASTORET, 



15 mai. 



Philadelphie n'est pas une ville de gens d'af- 
faires, comme New-York. Les familles qui peu- 
vent vivre d'un revenu héréditaire, ou qui, 
ayant renoncé de bonne heure aux spéculations, 
partagent leur existence entre l'élude et les plai- 
sirs, préfèrent ce séjour, où elles sont moins 



100 LA HAVANE. 

surveillées par le contrôle incommode des clas- 
ses populaires, contrôle dont l'intolérance s'é- 
tend aux plus minces détails. Ainsi un équipage, 
de beaux chevaux , des domestiques en livrée, 
une fleur à la boutonnière d'un jeune homme, 
de la barbe au menton et des moustaches, bles- 
sent le peuple, et qui que ce soit n'oserait 
affronter son déplaisir. Le prétexte de cette in- 
tolérance est la haine du luxe, qui effraie 
comme le précurseur d'une aristocratie; mais 
la véritable raison, c'est l'envie. 

Avant-hier, dimanche, pas moyen de rien 
voir, de rien faire ; il ne m'a pas même été per- 
mis de toucher du piano au fond de mon appar- 
tement. A peine avais-je essayé quelques me- 
sures, le maître de l'hôtel est venu me prévenir 
qu'il lui était défendu, sons peine d'amende, de 
laisser qui que ce fût faire de la musique chez 
lui le dimanche. 

La police a le droit de visiter les hôtels gar- 
nis, les auberges et lieux publics pour arrêter 
tout individu qui s'amuse , ainsi que le premier 



LETTRE IX. 181 

passant qui s'avise de siffler ou de rire dans la 
rue. Cette intolérance est absurde dans un pays 
où la liberté des cultes va jusqu'à la licence, et 
où, parmi vingt mille sectes diverses, il en 
est pour lesquelles le dimanche est précisé- 
ment un jour de délassement et de plaisir. — 
Comprenez-vous un tel mélange de licence et 
de tyrannie? — Trouverait-on un seul gouverne- 
ment absolu en Europe sous lequel l'individu 
fût aussi complètement esclave du pouvoir ? — 
Et pourrez-vous me dire quel est le véritable 
sens de ce mot sublime, de cette grande et belle 
chose, la plus magnifique part de l'héritage de 
l'homme , la liberté ? 

Dans ma première enfance , ce mot frappa 
mon oreille comme un clairon retentissant dont 
l'harmonie puissante me charma : j'en deman- 
dai le sens ; ma nourrice , une belle négresse , 
me dit : 

« Eso quiere decir : no trabajar y pasearse. » 

— Se promener et ne rien faire. 

Je trouvai cela on ne peut plus agréable : je 
i. il 



m LA HAVANE. 

commençais à apprendre l'alphabet, qui m'en- 
nuyait fort. 

Pour me distraire, mon vieil oncle me racon- 
tait de terribles histoires où ce mot liberté, 
toujours mêlé à ceux d'emprisonnement, d'as- 
sassinat et de massacre , me faisait pleurer à 
sanglots. — Un jour, — c'était un samedi, jour 
d'aumône, — le soleil était couché, et le crépus- 
cule, si rapide chez nous, s'éteignait déjà, lors- 
que, du balcon où je prenais le frais en face de 
la mer , j'aperçus un pauvre homme estropié 
qui venait toutes les semaines chercher l'au- 
mône de mon oncle. 

Mon oncle était sorti , et le pauvre avait l'air 
plus faible que de coutume. Appuyé sur la 
borne, je le voyais fléchir. — Je sentis la pitié 
qui me parlait au cœur, et d'un bond je me 
trouvai à la porte de la rue. 

Après avoir engagé le pauvre à s^sseoir sur 
les marches de l'escalier , je lui fis porter quel- 
que nourriture ; et , me plaçant à côté de lui , je 
le regardai avec étonnement dévorer les ali- 



LETTRE IX. tflS 

menls dont il éprouvait sans doute un grand 
besoin. — Le malheureux avait un bras de moins; 
son corps, brisé et disloqué, ne pouvait bouger 
qu'à l'aide de deux béquilles. On apercevait plu- 
sieurs cicatrices sur son visage pâle , flétri par 
la souffrance , encadré clans une longue che- 
velure grise, qui, retombant sur sa poitrine, 
ajoutait encore à la noblesse de sa physionomie 
et de son regard, toujours à demi voilé par la 
honte et la tristesse ; tous ses mouvements , 
toutes ses paroles étaient empreints d'une mé- 
lancolie profonde et résignée. 

Le lendemain, pendant que je m'amusais à 
jouer dans un coin de la chambre de mon oncle, 
je l'entendis adresser ces mots à son fils aîné: 

« — Enfin , je suis heureux d'avoir pu réunir 
assez de souscripteurs pour assurer une pen- 
sion à ce pauvre D....; il aura dorénavant de 
quoi pourvoir à ses besoins , — après avoir pos- 
sédé dix-huit millions ! » 

Ces dernières paroles, dites avec celte émo- 
tion qui rendait si beau le visage de mon oncle. 



164 LA HAVANE. 

attirèrent mon attention comme l'aimant attire 
l'ambre. 

« Où sont ces millions mon oncle ? lui 
dis-je. 

— Il les a perclus. 

— Et comment? » 

J'étais habituée aux histoires de mon oncle , 
et ma curiosité d'enfant mettait bien souvent sa 
patience à l'épreuve. 

«D...., me dit-il, était un riche colon de 
Saint-Domingue. La nation française, qui avait 
des esclaves dans ses colonies , se souleva un 
jour pour conquérir la liberté. Les esclaves l'ap- 
prirent et se soulevèrent à leur tour pour de- 
venir libres ; et comme les blancs , leurs maî- 
tres, étaient les plus faibles, ils les massacrèrent. 
C'est ainsi que D.... vit périr sous ses yeux ses 
enfants, sa femme, et ne se sauva lui-même 
qu'après avoir été presque assommé, cou- 
vert de blessures et emprisonné pendant huit 
mois. 
— Et pourquoi les Français voulaient -ils 



LETTRE IX. 165 

garder des esclaves, puisque eux-mêmes ils 
voulaient être libres ? » 

Mon oncle toussa, ce qui lui arrivait toutes 
les fois qu'on l'embarrassait; puis il reprit : 

«Mais... parce qu'ils avaient payé les nègres 
de leur argent. 

— Ah! » m'écriai-je. — Et je gardai le si- 
lence. Mais il me sembla que mon oncle ne 
répondait pas à ma question. 

Bientôt, passant vite à une autre idée : 

« Et ces nègres cruels, puisqu'ils étaient les 
plus forts, pourquoi massacrèrent- ils leurs maî- 
tres, dis-moi, mon oncle? pourquoi aussi , pour 
être libres, emprisonner les autres , dis? » 

Et comme mon oncle toussait encore, je tour- 
nai les talons , et le dialogue en resta là. 

Plus tard, une nuit du mois de mars, je dor- 
mais près de ma mère, lorsque je fus éveillée 
par des vociférations auxquelles se trouvait mêlé 
le mot mille fois répété de liberté! liberté! — Je 
cours au balcon, j'aperçois des hommes dégue- 
nillés, des femmes, — des furies, -—qui criaient et 



166 LA HAVANE. 

hurlaient, la torche à la main. — Ce beau cortège 
marchait à grands pas ; il allait saccager, brûler 
une habitation, assassiner un homme (1) ! 

Depuis quelques années, j'entends en France 
des gens mécontents répéter : « — Le peuple 
n'est pas libre !» — La liberté au peuple ! — 
Rendre la liberté au peuple! — Alors, je de- 
mande dans mon ignorance : « La loi protège 
donc le riche contre le pauvre ? 

— Non, la loi est égale pour tous. 

— Sans doute le peuple est exclu des places, 
des grades militaires , des carrières honorables 
de l'État? 

■ — Non , tout citoyen peut parvenir. Que le 
travail, l'industrie et le mérite marchent! le 
plus habile atteindra le but. 

— Qu'est-ce donc , alors , que cette liberté 
qu'on réclame? 

— C'est Tencouragement de l'industrie! — 



(1) Le 49 mars 1809, lorsque le peuple de Madrid envahit le palais 
du prince de la Paix. 



LETTRE IX. 167 

C'est l'encouragement du commerce ! — C'est 
l'établissement de nouvelles écoles. » — Eh 
bien! que l'on envoie le peuple à l'école d'a- 
bord, et qu'il apprenne à bien connaître le vé- 
ritable sens des mots. 

Me voici dans un pays où la démocratie règne, 
sous un gouvernement le plus populaire du 
monde. — Ici , l'omnipotence des masses tient 
en son pouvoir tous les ressorts de l'État, et le 
règne de l'égalité s'étend jusqu'aux plus minces 
détails. — Qu'y ai-je trouvé? — La justice cor- 
rompue , le droit d'élection, le saint pouvoir du 
jury exercés par des voleurs et des assassins, 
le peuple dictant ses caprices comme des ar- 
rêts, le vol, l'escroquerie impunis, la licence 
dans les consciences comme dans les rues , le 
respect intolérant pour les formes extérieures 
de la religion, et le dévergondage dans les 
croyances ; enfin , le sacrifice de tous les indi- 
vidus, de leurs goûts, de leurs habitudes, à 
l'exigence des masses. Nul doute que ce peuple 
ne soit destiné à un immense avenir, mais seu- 



168 LA HAVANE. 

lement après une redoutable crise. Il est vrai 
que , profitant de l'expérience des civilisations 
diverses qui se sont succédé, il a fait des pro- 
grès rapides, prodigieux. La roue qui entraîne 
les générations augmente son mouvement à me- 
sure qu'elle charrie les lambeaux organiques et 
fécondants du passé. Mais, parce qu'on marche 
vite, on n'arrive pas toujours plus tôt : le travail 
des hommes n'est jamais assez parfait pour se 
passer de cette force de gravitation qui seule con- 
solide et perfectionne leurs œuvres, le temps. 

Des obstacles plus graves opposeront peut- 
être des entraves à la prospérité progressive 
de cette association; si l'ambition et l'amour 
du travail sont des éléments fertiles , la corrup- 
tion est un germe de décadence ; c'est com- 
mencer par la fin, et chacun sait ce qui en ré- 
sulte; l'histoire est là. Non que le luxe énerve 
aujourd'hui la nation américaine , mais diverses 
causes mènent également à la corruption; et si 
le courtisan de Charles II usait sa vie et sa for- 
tune dans la débauche et la prodigalité , l'Ame- 



LETTRE IX. 169 

ricain du Nord n'abaisse pas moins son âme et 
ne flétrit pas moins sa vie par l'avidité et l'é- 
goïsme. L'amour de l'argent circule ici dans tou- 
tes les veines , fermente dans tous les cerveaux : 
tôt ou tard la gangrène pénétrera jusqu'au 
cœur, à moins que la force même du mal ne 
détermine une régénération complète. 

D'ailleurs , il est impossible qu'une si grande 
étendue de pays, peuplée de races hétérogènes, 
d'intérêts contraires et incompatibles, puisse 
conserver l'unité de gouvernement. — Com- 
ment espérer une fusion entre les républiques 
du Nord et celles du Sud? Dès qu'une question 
sérieuse se présentera, la commotion ébranlera 
jusqu'au déchirement l'union américaine ; elle 
n'a pas de centre, et il est impossible qu'elle en 
ait un. Plus elle étendra ses limites sur le ter- 
ritoire indien, plus la cohésion nationale devien- 
dra faible. Les républiques américaines sont 
destinées à former un jour deux ou trois gou- 
vernements, à moins qu'un nouveau Charle- 
magne, s'élançant du milieu de l'anarchie, n'é- 



170 LA HAVANE. 

treigne un jour de sa main puissante le conti- 
nent tout entier. 

Si le nombre de sectes que renferme une na- 
tion suffisait pour prouver qu'elle est plus reli- 
gieuse qu'une autre , les Américains du Nord 
seraient le plus religieux des peuples. Ici, l'on 
ne se borne pas à s'attacher à telle ou telle secte; 
non-seulement on en change pour les motifs les 
plus frivoles , — la mode suffit ; — mais on mul- 
tiplie à Tinfini les subdivisions et les nuances 
des sectes nouvelles; chaque jour elles éclosent, 
revêtues des formes les plus bizarres. — Il y en a 
qui s'égarent dans les bois; là, se livrant à une 
exaltation violente et hystérique, les prosélytes 
tombent dans des convulsions effrayantes; les 
femmes crient, se roulent sur la terre, et, pâles, 
échevelées, l'œil en feu, s'attachent à l'habit du 
ministre, qui leur souffle l'esprit divin jusqu'au 
moment où, brisées, anéanties, elles retom- 
bent pâmées sur le gazon. Le lendemain matin, 
la scène se renouvelle plus violente encore, 
et cela dure plusieurs jours. — Il y en a qui 



LETTRE IX. 171 

prient prosternées et le dos tourné au mi- 
nistre pendant qu'il prêche. — Ceux-ci hurlent, 
ceux-là s'épuisent en grimaces et en contor- 
sions qui effraieraient tous les saints du pa- 
radis. 

Il y a peu de jours, des abolitionistes fervents, 
au nombre de trois cents, ont loué un grand 
nombre d'appartements dans Saint-John-Hall, 
Frank fort-street ; et comme ils ont voulu mettre 
en pratique la théorie sacrée de l'amalgama- 
tion, blancs, mulâtres et noirs des deux sexes 
se sont couchés pêle-mêle. Le maître de l'hôtel, 
scandalisé sans doute de cette louchante union, 
leur a donné congé. — Ils ont été s'établir hors 
de la ville, chez un propriétaire moins scru- 
puleux. Dans cette dernière association, les 
biens sont communs et le mariage interdit; 
mais on adopte des enfants, qui servent à per- 
pétuer la société et qu'on élève à frais com- 
muns. Enfin, la secte des incrédules, enfants 
perdus des congrégationalistes , résume à elle 
seule la démence de l'hérésie; par un effet bi- 



172 LA HAVANE. 

zarre de la faiblesse humaine , elle dogmatise 
l'incrédulité. Tous les dimanches, ces dissi- 
dents des dissidents se réunissent; et le prêtre, 
choisissant un texte de la Bible , le commente 
et le combat. 

J'ai visité plusieurs temples dans la journée; 
mais il m'a été impossible d'approcher de l'é- 
glise des nègres : personne n'aurait osé m'y ac- 
compagner. Le nègre est ici une sorte de pes- 
tiféré que l'orgueil des blancs tient toujours à 
distance. Au théâtre, il est parqué dans une 
place désignée ; en chemin , il a un wagon à 
part, comme les bagages : gare à lui s'il se fait 
voir dans les environs des voitures qui portent 
les voyageurs blancs; une église isolée lui est 
assignée ; il lui est défendu de pénétrer dans les 
autres; partout les nègres sont rejetés. Vous 
diriez qu'on ne les élève jusqu'au niveau de 
l'égalité universelle que pour avoir ensuite le 
plaisir de les repousser du pied jusqu'au der- 
nier degré de l'échelle sociale. Une fois libres, 
ils n'ont d'autre ressource, pour vivre, que de 



LETTRE IX. 173 

se faire domestiques, état plus dégradant ici que 
partout ailleurs, et seulement exercé par les 
Irlandais et par les gens de couleur, rarement 
par les Américains : dans ce cas, ils se font ap- 
peler helpSy — aides. 

On est en général fort mal servi dans les États- 
Unis. Le dimanche, sous le prétexte des devoirs 
religieux, c'est à peine si les domestiques se 
prêtent au service de la table. Cet orgueil est 
commun à toutes les classes. Un ouvrier ne se 
dérange jamais : si vous en avez besoin , il faut 
que vous alliez chez lui; à votre arrivée, il ne 
se lève pas de son siège , ne vous salue pas , 
ne dit mot, et c'est tout au plus s'il vous inter- 
roge du regard pour savoir l'objet de votre 
visite. 



Jeudi 14. 



Je viens, mon cher marquis, de me trouver 
transportée en Chine de la manière la plus 



174 LA HAVANE. 

agréable et la plus expéditive. J'ai visité des 
mandarins de toutes les classes. J'ai vu leurs 
femmes, les plus jolies Chinoises du monde ; 
j'ai vu de beaux meubles, des magasins, des 
marchands, des kiosques élégants, des instru- 
ments aratoires, des champs semés de riz et de 
thé qu'on cultivait sous mes yeux; puis des 
fleuves, des milliers de barques amarrées et 
habitées, où j'ai pu tout examiner, depuis la 
fourmilière d'enfants jusqu'aux ustensiles de 
cuisine ; puis des passages , des rues, des gens 
qui se promenaient en palanquin, avec des cos- 
tumes éblouissants d'or et de pierreries; des sol- 
dats du fils du soleil et de la lune, avec leurs 
larges pantalons, leurs jupes rouges et leurs cha- 
peaux de bambou en cône à bords renversés; en- 
fin, je me suis promenée sur une place publique 
ornée d'une belle fontaine ; — tout cela éclairé 
de lanternes innombrables : — pas d'édifice, de 
coin de rue , de porle , d'homme sans lanterne. 
J'ai pénétré dans un salon qui pourrait servir 
de modèle d'élégance à nos plus riches hôtels 



LETTRE IX. 175 

de Paris. Il était tapissé d'une tenture de soie et 
d'or parsemée de fleurs d'une finesse de touche 
et d'un éclat merveilleux. Aux quatre coins on 
apercevait des consoles en bois de sandal, a\ec 
des tablettes en lapis lazuli, garnies des plus 
belles porcelaines : au milieu , deux tables à 
thé, couvertes de magnifiques tapis en drap 
d'or, brodées en soie , supportaient du thé , 
des pipes et de petits plats de sucrerie. Des 
chaises et des fauteuils en ébène de formes 
semblables à celles du Moyen-Age , garnis en 
étoffes pareilles à celles des tapis des tables , 
étaient rangés autour du salon. Du centre du 
plafond pendait un lustre de huit pieds de hau- 
teur, resplendissant de dorures et orné de dra- 
peries en soie blanche et cramoisie. Les manda- 
rins, portant des costumes splendides, prenaient 
du thé auprès de l'une des tables, et trois jolies 
Chinoises se trouvaient assises près de l'autre 
dans des poses gracieuses et nonchalantes : l'une 
tenait en main une lyre lunaire, — guitare 
circulaire; — l'autre jouait avec un éventail en 



176 LA HAVANE. 

plumes de paon ; la troisième, une riche pipe 
en pierreries à la main , exhalait voluptueuse- 
ment la fumée odorante qui s'échappait de ses 
lèvres entr'ouvertes. Toutes trois reposaient 
leurs petits lis d'or, — dénomination d'un pied 
de femme en Chine, — sur des coussins couverts 
de drap d'argent. Des fleurs sans tiges, semées 
sur leurs cheveux et sur leurs tempes, parais- 
saient adhérentes à leur tête et comme si ces 
fleurs y fussent écloses. Leurs costumes, en soie 
de diverses couleurs , étaient brodés avec une 
richesse orientale, mais sans accuser leurs for- 
mes. Chacune portait trois anneaux aux oreilles, 
et à son côté une blague à tabac en drap d'or. 
En sortant , j'aperçus deux femmes de service : 
celles-là avaient de grands pieds. La distinction 
du lis d'or est le partage exclusif des femmes de 
haute classe ou qui ne font rien. 

C'est chose curieuse qu'un de ces boudoirs de 
petite-maîtresse, éblouissant de fleurs, d'oi- 
seaux aux mille couleurs, de porcelaines, de 
draps d'or. On y voit des pech-pa, des yan ven, 



LETTRE IX. 177 

sorte de guitares , — des chung , harpes , — 
des yven-cum, harmonicas, le tout suspendu ou 
jeté dans un désordre pittoresque, et faisant 
partie du riche ameublement. Dans ce séjour 
des houris, les parfums les plus rares s'échap- 
pent de cassolettes incrustées de pierreries, et 
enivrent le curieux qui ose y pénétrer. — Ce- 
pendant la belle aux petits lis d'or, entourée de 
broderies inachevées, peint attentivement sur 
une étoffe de soie l'œil d'un oiseau ou les pétales 
d'une fleur. — Son air de modestie vous charme ; 
elle vous regarde avec des yeux à demi fermés, 
et se soulevant un peu, elle joint ses mains dé- 
licates, entrelace ses doigts effilés , et les por- 
tant à deux reprises à sa tète, elle vous dit, d'une 
voix douce et harmonieuse : 

« — Salut ! — Salut ! — Eh ! — Eh ! » 
Et vous lui répondez tout charmé : 
« — Salut ! — Salut î — Eh ! —Eh ! » 
En sortant de là je traversai une grande rue , 
là, j'aperçus successivement des prêtres en cos- 
tume, une batelière avec son enfant attaché 
î. î» 



178 LA HAVANE. 

sur son dos et un autre entre ses bras; des 
mendiants; — puis une boutique de barbier, 
l'étalage d'un cordonnier, un magasin de nou- 
veautés, une pagode à neuf étages et de près de 
cent pieds d'élévation. — J'en étais là lorsque 
je remarquai, à l'autre bout de la rue, un ma- 
gnifique cortège qui s'avançait : c'était une 
procession de mariage. La fiancée marchait 
en tête, accompagnée de ses parents, tous ri- 
chement habillés ; puis venaient des serviteurs 
portant des cassolettes et parfumant l'air de 
poudre d'aloès. Le palanquin où se trouvait 
la jeune fille, entièrement enveloppée d'un 
voile blanc , était tout orné de fleurs et cou- 
vert d'un drap d'argent qui retombait sur les 
côtés. Immédiatement après venaient douze 
autres palanquins portant les cadeaux de noce, 
seule dot de la fiancée. Au milieu du cortège 
marchaient avec les invités une douzaine d'oies, 
symbole chinois de concorde et de bonheur 
domestique. Je demandai quelques renseigne- 
ments sur ce que je voyais, et l'on m'apprit 



LETTRE IX. 179 

que la jeune fille, selon la coutume, n'avait 
pas encore été aperçue par son fiancé, chez 
lequel on la conduisait, et tfue ce n'était que 
sous le toit conjugal que ce dernier devait 
soulever pour la première fois le voile qui la 
couvrait, et boire avec elle à la coupe de l'al- 
liance. — Voilà une coutume étrange et dou- 
blement chanceuse! qu'en dites-vous? — Tout 
cela n'est-il pas merveilleux à voir aux an- 
tipodes ? Il n'y manquait que le ciel d'azur 
transparent de lumière, l'air parsemé de glo- 
bules d'or, — car le bois de sandal et l'aloès 
s'y trouvent. 

La cité chinoise de Philadelphie est une véri- 
table merveille; j'en suis sortie étourdie, éblouie, 
charmée; je croyais avoir été transportée en 
rêve, sur l'aile d'une fée ou d'un génie, dans 
la ville de Pékin. Ce fac-similé complet de la 
vie chinoise a été apporté à Philadelphie par 
un gentleman qui a employé de longues années 
et des sommes considérables pour en réunir 
les éléments. L'édifice qui renferme cette pré- 



180 LA HAVANE. 

cieuse collection, composée de près de vingt- 
quatre mille objets, est très-vaste, et supporté 
par des pilastrea. Les murs sont couverts de 
caractères chinois et tendus de riches étoffes 
de soie brodées de fleurs et de la plus grande 
magnificence. Des vases de six pieds et d'une 
finesse merveilleuse ornent les angles, et l'on 
aperçoit au fond de la salle principale les sta- 
tues colossales du roi Taou Kwang et de la 
reine sa femme, qui semblent présider une 
ête populaire dans leur bonne ville de Pékin. 




LETTRE X 



SOMLIAIRB 

La température. — Scènes domestiques. — M. et madame 
d'Hauterive. — L'omnibus à Philadelphie. — Les arts en 
Amérique. — Utilité du luxe et de l'inutile. — Départ. — 
Baltimore. — Banques et banqueroutes. — Boston. — Wash- 
ington. — Clay, Webster, Calhoun. — Corruption. — Ora- 
teurs américains. — Vénalité des jurys. — Sentences. — 
Anomalies clans les lois et dans les mœurs. — Une annonce. 

— Going ahead. — Passion effrénée du gain. — Bank-notes 
de six sous. — Improbité organisée. — Le pont de bois sur 
la Chesapeak. — Georges-Town. — Les poignées de main. 

— Crime de not-shaking-hands. — Les whigs et l'opposition 
en Amérique. — Politique européenne retournée. — Martin- 
gale politique. — Architecture intérieure du Capitole. — Une 
coupole surbaissée. — La déclamation monotone et les ha- 
rangues qui durent huit jours. — Réélection des magistrats. 

— Dévergondage réel et puritanisme affecté. — Le cours de 
l'Hudson. — Les passagères. — Leur curiosité sauvage. — 
Un vol américain. — Adieux à mes nouveaux amis. 



LETTRE X 



A M. LE MARQUIS DE CCSTINB. 



Philadelphie, 18 mai. 

La chaleur est excessive. — A cette ardeur 
de l'atmosphère succède pendant l'hiver un 
froid intense, durant lequel les rues de Phila- 
delphie restent ensevelies sous trois ou quatre 
pieds de neige. 

La nature, en refusant h ce rude climat la 



184 LA HAVANE. 

production des fruits, les a néanmoins mis à sa 
portée. Au même instant où le citoyen de Phi- 
ladelphie ou de New-York reçoit la mangue, la 
noix de coco et l'ananas en abondance et dans 
toute sa maturité, l'habitant altéré et haletant de 
la zone tcrride reçoit la glace que le Nord lui 
envoie. Cet échange s'est opéré jusqu'ici en 
moins de dix jours ; sous peu, à l'aide de la 
vapeur, on ira de New-York à la Havane en 
trente-six ou quarante-huit heures. Tout en 
écrivant ces lignes, je m'abreuve d'eau de coco 
à la glace et d'ananas arrivés hier soir de la 
Havane ; — ce qui ne manque pas de faire battre 
mon cœur, comme l'étreinte d'un ami après 
une absence de longues années. 

L'invention de l'omnibus a été reçue et 
adoptée ici avec une joie empressée. Un moyen 
de courir toujours et toujours pêle-mêle devait 
réussir dans un pays où l'on ne s'arrête jamais 
et où l'on va toujours en foule. 

J'ai passé ma soirée hier chez notre con- 
sul, M. d'Hauierive; nous avons l'ait de la 



LETTRE X. 185 

musique : sa femme a chanté. C'est une gracieuse 
personne ; elle a un véritable talent qu'elle 
cherche à voiler sous une modestie craintive. 

Le petit nombre d'amateurs que j'ai rencon- 
trés ici se réduit à trois dames françaises. Les 
beaux-arts ne sont ni appréciés ni compris, 
parce qu'ils ne sont pas matériellement utiles. 

L'artiste est assimilé au manœuvre, et l'art 
mesuré à l'aune comme une marchandise. On 
ne cultive ni la musique, ni la peinture , ni 
même les plantes. Yeut-on respirer le parfum 
d'une fleur, il faut l'acheter fort cher : c'est un 
objet de commerce, on ne le trouve que chez 
les pépiniéristes. Je ne sache pas qu'il y ait dans 
les États-Unis un seul tableau, si ce n'est au 
Panthéon, où quelques vieux pans de murs vous 
offrent, grossièrement représentées, plusieurs 
époques mémorables de la révolution améri- 
caine. Tout ce qui est beau est interdit dans ce 
pays : c'est que le beau n'est pas utile. La grâce 
de la forme humaine, la musique, la poésie, la 
peinture, les fleurs, sont des biens accordés à 



186 LA HAVAISE. 

l'homme par la Providence pour adoucir l'amer- 
tume de ses journées de deuil, pour alléger le 
poids de sa chaîne ; ce sont des éclairs de joie 
jetés au milieu de longues années de luttes, 
des clartés brillantes dans une nuit obscure, 
c'est le luxe de la vie humaine. 



Jeudi 21 mai, Baltimore, 

Nous avons fait le trajet de Philadelphie à 
Baltimore en huit heures, moitié sur la Che- 
sapeak et la Delaware en bateau à vapeur, et 
moitié par le chemin de fer de New-Castle à 
French-Town. Là, nous quittâmes les wagons 
et l'on nous transporta en diligence jusqu'à 
cette ville. La circulation continuelle des ma- 
chines à vapeur ayant occasionné beaucoup d'in- 
cendies, il est défendu à ces appareils de tra- 
verser les villes. Changer si souvent de moyens 
de transport dans un si court espace, déranger 
à lout instant sa personne, ses paquets et cette 



LETTRE \. 187 

foule de petits riens dont nous avons la mal- 
heureuse habitude de nous entourer, c'est un 
bien grand supplice! — Heureusement que mes 
compagnons de voyage sont aussi doux qu'at- 
tentifs à me donner des soins, et je me prends 
souvent à les plaindre des responsabilités che- 
valeresques qu'ils se sont imposées. Malgré 
leur savoir-faire, nous avons attendu si long- 
temps nos effets en descendant de voilure, que 
nous sommes arrivés de nuit à l'hôtel. L'heure 
de dîner était passée. On nous a très-mal reçus, 
et nous allions être obligés de nous coucher à 
jeun, lorsque M. H.... entrant dans une sainte 
colère, offrit une gratification d'argent qui ne 
manqua pas son effet, et nous valut un fort 
bon dîner. 

La ville est jolie, fraîche, comme toutes celles 
du littoral, et beaucoup plus vivante que Phila- 
delphie. Je ne me lasse pas de parcourir les en- 
virons, qui sont ravissants; des accidents de 
terrain variés, de jeunes bois mêlés à des ro- 
chers moussus, a des ruisseaux qui circulent 



188 LA HAVANE. 

en gazouillant entre des cailloux marbrés de 
veines roses; un silence profond, une solitude 
complète, malgré la proximité de la ville, et je 
ne sais quel aspect sauvage et négligé, don- 
nent à ses alentours un charme indicible. 

Depuis deux jours, je me fais traîner dans 
une petite calèche par deux haridelles toujours 
prêtes à prendre le mors aux dents; car, ici, 
hommes et chevaux courent comme le vent, et 
pendant que les miens m'emportent au galop, 
j'aspire enfin l'air pur et embaumé , je suis 
libre un instant des miasmes nauséabonds de 
la vapeur. 

Tous les calculs, toutes les préoccupations des 
Américains ont pour objet l'état financier de 
l'Union. Le mal est sans remède, c'est le cœur 
qui est attaqué. ïl n'est question que de dettes 
non payées et de récriminations mutuelles; par- 
tout on crie contre la mauvaise foi des banques 
et contre les faillites frauduleuses. Il n'y a pas 
trois jours les directeurs de la banque de Bro- 
den (Mississipi), se voyant menacés d'une en- 



LETTRE X. 189 

quête, rassemblèrent trois cents de leurs nègres 
et se frayèrent par la force, en plein jour, le 
chemin du Texas, sans que l'autorité s'occupât 
de les arrêter. 

Des banques se dissolvent, des administra- 
teurs s'échappent avec moins de scandale, mais 
non moins de fraude. — Ces désordres sont ie 
résultat inévitable de la passion du gain et de 
l'impunité. Dans un pays où les ressorts du 
gouvernement sont si relâchés, où le pouvoir 
est si faible, la tentation est plus violente. Cha- 
cun marche en avant, comme on dit ici {going 
ahead), sans crainte comme sans honte. Le mal 
étant généralement impuni , une fraude de plus 
ou de moins ne pèse guère dans la balance, et 
profite beaucoup à celui qui la commet. Les pa- 
tentes et privilèges pour établir une banque 
s'obtiennent sans garantie : quelques chiffres 
sur du papier suffisent. Il est facile de présenter 
un état de mise de fonds imaginaire, et îa for- 
tune faite, on déguerpit. 

Outre les banques publiques, loute banque 



190 LA HAVANE. 

particulière a le droit de mettre des billets en 
circulation, sans bornes, sans fin, et de les mul- 
tiplier à mesure qu'elle approche du moment 
de faire faillite. — Le moment arrive-t-il, le 
banquier ne s'en inquiète plus et disparaît. 
Vous ne sauriez vous imaginer le désordre 
causé dans les transactions de chaque jour par 
cette multitude de bank-notes qui servent aux 
plus minces dépenses et se fractionnent à l'in- 
fini. A Boston, on a été jusqu'à en faire de six 
sous; et comme le numéraire manque, il faut 
s'en arranger bon gré, mal gré. Pas de village 
de douze maisons qui n'ait sa banque, dont les 
billets circulent partout. Au milieu de cette foule 
de banques, comment connaître les noms des di- 
recteurs, l'état de leur crédit et la validité du 
billet ? — Les banquiers eux-mêmes en sont fré- 
quemment dupes. En arrivant, j'ai voulu échan- 
ger une pièce de vingt francs : on m'a donné à la 
place un volume in-folio. Pour compléter le dés- 
ordre, les mesures sont à peu près impossibles. 
Chaque État a ses lois, souvent contradictoires, 



LETTRE X. 191 

toujours souveraines. — A-t-on commis un mé- 
fait dans le territoire A, — on passe clans le ter- 
ritoire B ; là, on est sûr de l'impunité. Dans la 
plupart des États, le banqueroutier n'est pas 
même passible d'emprisonnement, et dans les 
autres une coupable indulgence le laisse échap- 
per, de peur d'en venir aux mesures judiciaires : 
on aurait trop de coupables à punir. 

Je viens de visiter la statue en pierre du gé- 
néral Washington, placée aux portes de la ville; 
— non pas pour la statue, Dieu m'en préserve! 
mais pour le grand homme; — et j'ai eu bien 
soin de laisser chez moi mes bank-noles de six 
sous, par respect pour sa mémoire, De là, nous 
sommes allés à une demi-lieue de la ville, as- 
sister à une course de chevaux ; nous n'y avons 
vu que des nègres, des femmes de mauvaise 
vie et des palefreniers. Ce genre de spectacle 
n'est pas en rapport avec les goûts et les be- 
soins de ce pays, où l'on ne perd jamais son 
temps et où les chevaux sont remplacés par la 
vapeur. Quant aux chevaux de luxe, je crois 



192 LA HAVANE. 

vous avoir dit qu'on ose à peine s'en servir. 
Néanmoins, quelquefois on fait des paris consi- 
dérables qui vont jusqu'à deux ou trois mille 
piastres fortes; ma*Oe& parieurs n'assistent 
jamais aux courses, ils y envoient des émis- 
saires qui viennent les trouver à la bourse ou à 
leurs bureaux, pour leur rendre compte du ré- 
sultat des paris. C'est une affaire, une spécula- 
tion, non un plaisir. On a voulu imiter le goût 
anglais, tout en le façonnant aux mœurs améri- 
caines. 

Quelques milles avant d'arriver à Baltimore, 
nous avons traversé un pont de bois sur la Che- 
sapeak. La largeur de ce pont dépasse à peine 
celle du wagon ; les rails en touchent le bord ; 
il a près de deux milles de longueur. — Pen- 
dant quelques minutes, nous avons perdu de 
vue les deux rives , et la voiture s'est trou- 
vée suspendue à deux ou trois cents pieds au- 
dessus de la rivière , dont les eaux agitées par 
le vent bruissaient à nos oreilles et étouffaient 
le roulement du wagon. — Le mouvement du 



LETTRE X. 19S 

courant, la rapidité de notre marche, l'eau qui 
fuyait au-dessous de nous, la voûte du ciel qui 
tremblait au-dessus, me donnaient le vertige. 
— Un instant je fermai les yeux , et je me dis 
tout bas : L'homme a beau faire, la poésie le 
suit partout : elle est partout avec lui, comme 
le ciel sur sa tète. 



22 niai. 



La ville de Washington consiste en une chaus- 
sée large d'un quart de mille et bordée d'ar- 
bres ; elle ne diffère d'une grande route que par 
une suite de cafés, de boutiques d'apothicaires 
et de maisonnettes de peu d'apparence paral- 
lèles à l'allée et laissant un intervalle pour la 
circulation des gens à pied. Deux ou trois issues 
à droite et à gauche conduisent par des chemins 
étroits, mais bien entretenus, à une riante cam- 
pagne où se trouvent semées çà et là, tantôt 



18 



194 LA HAVANE. 

sur des monticules, tantôt mystérieusement ca- 
chées par des bouquets d'arbres, de jolies habi- 
tations, dont une partie est encore en construc- 
tion. De ce nombre sont plusieurs établissements 
publics. Dans une rue unique et inachevée, on 
bâtit l'hôtel de la poste aux lettres et un autre 
édifice destiné au dépôt des machines patentées. 
Ces deux établissements étaient auparavant réu- 
nis dans un seul édifice en bois : des employés 
des postes qui s'étaient rendus coupables d'in- 
fidélité y mirent le feu pour détruire les preu- 
ves de leur crime , et le précieux dépôt des ma- 
chines périt. Les nouveaux bâtiments seront 
construits en pierre. 

Au bout de la grande chaussée de Washington 
se trouve Georges-Town : les deux villes se tou- 
chent; dans l'une et dans l'autre, les maisons, 
éparses , isolées , ne sont habitées que par les 
employés du gouvernement et le corps di- 
plomatique. Passé l'époque des séances, elles 
sont désertes. A Georges -Tovvn, on trouve 
quelques ouvriers de métiers indispensables , 



LETTRE X. 195 

mais en petit nombre; jamais de gens du 
peuple. 

L'ensemble des deux villes donne plutôt l'idée 
d'un faubourg de grande ville que d'une capi- 
tale. L'isolement des maisons, l'espace qui les 
sépare Tune de l'autre, l'absence de rues, de 
places publiques et de tout autre point de réu- 
nion, la lenteur qu'on met à construire de nou- 
veaux édifices , l'ennui et le silence qui planent 
sur ce foyer des affaires, tout atteste la fai- 
blesse timide de l'administration centrale , les 
préoccupations et les craintes du gouverne- 
ment. 

En apprenant mon arrivée, plusieurs mem- 
bres distingués de la Chambre sont venus me 
voir. Je dois l'avouer à ma confusion, l'emploi 
des heures de ces messieurs ne cadre guère 
avec ma paresse : j'étais encore au lit à dix 
heures du matin, pendant qu'ils déposaient leurs 
cartes à ma porte. J'en suis d'autant plus con- 
trariée, que je pars demain. — Le Christophe- 
Colomb déploie déjà ses voiles. 



196 LA HAVANE. 

Le sort m'a ménagé ici deux agréables con- 
naissances: M. d'Arg..., le ministre d'Espagne, 
el sa femme m'accompagnent partout. Il est 
impossible de remplir une telle mission avec 
plus de grâce et d'empressement. 

J'ai rencontré le baron M..., ministre d'Au- 
triche, spirituel diplomate, homme du monde 
et tout à fait hors de son centre. 11 m'a paru,» 
dans nos fréquentes causeries, altéré de so- 
ciabilité européenne; et je pense que s'il avait 
pu me suivre, il se serait jeté dans une coquille 
de noix, au risque de sombrer. 

Madame d'Arg... m'a présenté au président 
Van Buren. L'habitation du président est un joli 
château bâti à l'italienne au milieu d'un vaste 
jardin entouré de murs et de fossés. Je fus reçue 
dans un appartement au rez-de-chaussée. A 
notre arrivée, un domestique que nous trou- 
vâmes dans 1* antichambre nous introduisit dans 
un grand salon meublé fort simplement. Là, se 
trouvait le président entouré de quelques sé- 
nateurs , et plusieurs dames en costume du 



LETTRE X. 197 

temps de l'Empire, qui, assises à la file, se re- 
gardaient en silence. 

Le président Van Buren est un fort beau vieil- 
lard aux cheveux poudrés et frisés à la neige, 
au visage vermeil, au regard fin et plein d'as- 
tuce , h la physionomie douce , gracieuse et 
tant soit peu jésuitique. Ses manières sont ex- 
cellentes , et ce fils d'un laboureur pourrait 
très-bien passer pour un fils de bonne maison. 
Dans l'effusion de sa cordialité hospitalière, il 
m'a si fortement pressé la main et secoué le poi- 
gnet, que c'est à grand'peine si j'ai pu retenir 
une exclamation de douleur. 

L'Américain, si tolérant en fait de politesse, 
est d'une grande susceptibilité lorsqu'il s'agit 
d'une poignée de main. Il entrera dans un salon 
le chapeau sur la tète, sans y songer; mais il 
ne manquera jamais de saisir alternativement la 
main du maître de la maison et de chacun de 
ses enfants, et de la secouer à leur démettre le 
poignet. Le commodore Butler ayant tendu la 
main au lieutenant Blair, se trouva si cruellement 



198 LA HAVANE. 

blessé de ne pas voir sa démonstration accueillie, 
qu'il le traduisit, ces jours derniers, devant une 
cour martiale, pour crime de notshaking hands. 

On m'a présenté hier MM. Clay, Webster et 
Calhoun. M. Webster a une belle et noble tête : 
il m'a rappelé notre brave général Foy. C'est 
le même front large, haut et intelligent , le 
même regard perçant et cette étincelle qui pé- 
nètre et attire. M. Calhoun, orateur aussi dis- 
tingué, est moins bien doué extérieurement. 
Son visage est un livre dont les charnières ser- 
rées retiennent les feuillets, et ses yeux enfon- 
cés , son teint pâle, sa physionomie sévère et 
repliée sur elle-même , paraîtraient enfermer 
les secrètes pensées d'un patricien de Venise 
plutôt que les naïves saillies de l'indépendance 
républicaine. 

« Tous ces messieurs , comme vous savez, 
me dit M. W..., mon compagnon de voyage, 
sont sénateurs whigs, c'est-à-dire de l'opposi- 
tion , et les hommes les plus marquants de la 
Chambre actuelle. 



LETTRE X. 199 

— Ce sont donc les défenseurs du peuple? 

— Au contraire , ce sont les conservateurs. 

— Comment? 

— Oui, ils forment la minorité, l'opposi- 
tion ; ils défendent ce qui est ici la haute classe, 
la bourgeoisie, opprimée par le despotisme 
populaire. En Angleterre , au contraire, ceux 
qu'on nomme whigs sont les partisans des 
classes populaires. 

— Et ces dernières, par qui sont-elles pro- 
tégées en Amérique? 

— Par elles-mêmes : le pouvoir est entre 
leurs mains; elles n'ont pas besoin de soutien: 
c'est contre leur tyrannie qu'on tâche de se dé- 
fendre. Notre gouvernement est une martingale 
politique. 

— Très-bien , repris-je : ailleurs la tyran- 
nie pèse d'en haut, ici elle vient d'en bas; — • 
la broderie diffère, la trame est la même. » 

Le Capitole , car nous voici de plus belle à 
Rome, — est un établissement carré en marbre 



200 LA HAVANE. 

blanc, construit à l'italienne, et qui ne manque 
pas de grandeur; mais on ne sait pourquoi 
il est flanqué de quatre tourelles s' élevant au 
niveau de la terrasse qui règne au-dessus du 
bâtiment, et coiffé d'une énorme coupole, dont 
la moitié est cachée par une haute balustrade 
qui entoure la terrasse. Au premier coup d'œil 
jeté sur cette disposition bizarre, on croit voir 
un homme dont le chapeau, trop grand pour 
sa tête, aurait glissé jusqu'au menton. Une 
telle disproportion détruit le caractère gran- 
diose du palais et lui donne un aspect presque 
difforme. 

L'intérieur offre d'autres disparates : c'est un 
amas prodigieux de colonnes et de pilastres de 
tous les genres , de tous les styles, égyptien , 
grec, romain , moresque, véritable amalgama- 
tion (1); — chaos burlesque qui parodie le su- 
blime ; — un dédale de voûtes massives , de 
petits escaliers , de porlcs étroites et d'im- 

(1) Mot consacré en Amérique pour exprimer le mélange des races 
blanche et de couleur. 



LETTRE X -201 

menses chapiteaux ; — c'est a ne pas s'y re- 
connaître. 

Après avoir traversé plusieurs corridors et 
vestibules qui conservent encore religieuse- 
ment la trace des pieds poudreux et du tabac 
mâché par tous les hommes illustres de la ré- 
publique , on atteint une vaste rotonde entou- 
rée de grosses colonnes qui ne sont séparées 
l'une de l'autre que par un espace égal à leur 
épaisseur. 

Cette rotonde se partage en deux demi-cer- 
cles, dont l'un forme la Chambre des Députés ; 
l'autre est réservé au public. Le coup d'œil en 
entrant est imposant. Malheureusement l'archi- 
tecte a eu la mauvaise idée de couper cette forêt 
circulaire de colonnes par une autre colonnade 
rectiligne qui sépare les deux hémicycles et 
qui, ornée d'une balustrade, sert d'appui au 
public. Le son se perd dans le labyrinthe ; à 
peine l'orateur peut-il se faire entendre. 

Lorsque je suis arrivée à la Chambre des Dé- 
putés, personne n'écoutait les paroles de l'ora- 



402 LA HAVANE. 

teur, qui continuait paisiblement un discours 
sur l'affaire des banques commencé huit jours 
auparavant. 

La Chambre des Sénateurs est moins grande, 
mais très-bien disposée sous le rapport de Ta- 
coustique : c'est une rotonde formée par le 
cintre supérieur de la coupole et entourée de 
colonnes dont les proportions sont convena- 
bles. 

Chaque sénateur a devant lui un pupitre avec 
une table garnie de livres, de manuscrits, de 
journaux; puis, à ses pieds, une cuvette pour y 
déposer le tabac mâché dont il ne cesse de faire 
usage quand il ne parle pas à la tribune. Cou- 
chés sur leurs chaises curules, le chapeau sur 
la tête , les jambes étendues, les pieds appuyés 
sur la partie inférieure de la tablette, ces re- 
présentants lisent, causent, dorment; quelque- 
fois ils écoutent ou se disent des injures, comme 
c'est un peu l'usage partout. 

Le ton déclamatoire et monotone des orateurs 
américains est très-fatigant ; il faut que leur 



LETTRE X. -203 

éloquence soit de bon aloi pour qu'on y résiste 
à la longue. 

« Comment, demandai- je à mon guide, des 
hommes qui attachent un si grand prix au 
temps se déterminent-ils à faire des discours 
qui durent une semaine? 

— Par une raison fort simple , me répon- 
dit-il : c'est qu'en parlant, ils ne perdent pas 
leur temps. Nos députés sont rétribués : on 
leur donne cinq dollars par jour pendant la du- 
rée de la session. Cette prévoyance pécuniaire, 
cette exploitation des honneurs politiques, ont 
quelquefois été portés trop loin. Par exemple, 
un boucher de Philadelphie , membre de la 
Chambre , mettait son linge à la poste et l'adres- 
sait à sa femme, afin de profiter du port franc 
illimité accordé aux membres du congrès; il est 
vrai que les paquets de notre original n'étaient 
pas lourds : il ne changeait de linge, dit-on, 
qu'une fois par semaine. — Le même boucher, 
ayant été invité à dîner chez le président, y con- 
duisit son fils. « J'ai appris, dit-il en entrant 



204 LA HAVANE. 

au président, qu'un des convives ne viendrait 
pas, et, ma foi, j'ai amené mon garçon que voilà. 
Il aura Tavantage de connaître Votre Excel- 
lence , et il n'y aura pas de plat perdu. » 

« Les représentants de la magistrature, con- 
tinua notre compagnon, sont réélus tous les 
ans. Par ce moyen, l'omnipotence du peuple 
s'affermit et la dépendance du mandataire s'ac- 
croît. La justice, ici, c'est la volonté du peu- 
ple; les lois sont altérées, amendées, rejetées à 
son gré. Rien n'est stable, rien n'est écrit: l'in- 
struction est orale, rapide, les actes ne laissent 
point de traces. A peine le fonctionnaire public 
a-t-il le temps de se mettre au courant des af- 
faires ; et ne trouvant ni règle ni méthode pré- 
cédentes, il ne peut profiter des enseignements 
du passé. 

« Comme vous voyez, nous vivons au jour le 
jour; le passé ne date pas, l'avenir n'occupe 
guère; en attendant, les lois ne sont pas obéies, 
les coupables sont rarement punis. Ici , le 
peuple pend sans forme de procès ; là, sous 



LETTRE X. i05 

prétexte du délit de négrophilie, il emplume; 
ailleurs, il stipule des traités entre un État et 
un autre État, sans la sanction du gouverne- 
ment central. — On connaît les désordres arrivés 
à New-York et à Baltimore en 1833, à Phila- 
delphie en 1835. Là, pendant que la torche in- 
cendiaire dévastait un couvent de jeunes filles, 
les passants regardaient, les femmes applaudis- 
saient et la justice se taisait. 

— Cependant, repris-je, cette liberté ex- 
trême a bien aussi ses avantages. J'ai laissé mon 
passe-port à Paris, et je parcours ce pays sans 
être molestée par des sbires désobligeants, des 
douaniers bourrus et des agents de police : ici, 
rien qui oppresse l'âme, qui humilie, qui excite 
F indignation. 

— Oui, continua M. W... ; mais aussi cette 
liberté adorable pour les honnêtes gens, pous- 
sée jusqu'à ses dernières conséquences, adonné 
accès chez nous au rebut des autres pays , 
bave venimeuse qui s'infiltre dans le sang de 
l'ancienne race anglaise. Notre loi électorale 



206 LA HAVANE. 

admet jusqu'aux mendiants. L'étranger, après 
un an et même trois mois de séjour dans un 
district, est revêtu du titre de citoyen. Ainsi, 
tout malfaiteur peut se trouver réhabilité , et, 
dès son arrivée, exercer le droit d'électeur et 
de juré. 

a Ici, toute loi qui peut atteindre plus parti- 
culièrement la masse est proscrite : on respecte 
la banqueroute et la prévarication, contagions 
régnantes ; les employés étant pour la plupart 
pauvres et restant peu de temps en fonctions, 
cherchent par tous les moyens possibles à faire 
fortune. Le jury, très-peu rétribué, est géné- 
ralement corruptible et ignorant; il absout plus 
souvent par intérêt et par ignorance que par 
amour de la justice. 

«Nos lois émanent du droit commun d'Angle- 
terre, fondé presque en entier sur des précé- 
dents: ce code, surchargé de complications, est 
énormément diffus ; mais, en Angleterre, le 
jury se compose de gens établis et dont l'im- 
partialité est garantie par l'intérêt de l'ordre, 



LETTRE X. 207 

de la morale, et par une intégrité appuyée sur 
d'honorables antécédents. Dans les Étals amé- 
ricains, au contraire, le jury est un pêle-mêle 
où siègent des aventuriers et de pauvres gens 
qui, n'ayant ni biens, ni position, ni réputation, 
font peu de cas de la morale publique. Avec 
quelque fortune, l'accusé peut espérer subor- 
ner une partie de ses juges, et se sert du droit 
de récusation précisément pour écarter les 
honnêtes gens. — On a entendu des prévenus, 
après leur acquittement, avouer avec ingénuité 
le prix qu'il leur avait coûté. Yoici une sen- 
tence curieuse prononcée il y a peu de temps 
et dans un procès où j'étais juge. 

« Le jury est composé de douze membres ; 
l'unanimité est nécessaire à la condamnation. 
L'accusé était un spoliateur connu, les preuves 
étaient patentes. Dix jurés le condamnèrent à 
payer des dommages-intérêts de 14,000 piastres 
fortes; les deux derniers, deux paysans, vou- 
lurent les réduire à trois piastres. Le débat se 
prolongeait : depuis vingt-quatre heures le jury 



208 LA HAVANE. 

était en délibération, et, d'après la loi, aucun 
des jurés n'avait pris d'aliment. Nous mou- 
rions de faim et nous décidâmes, de guerre lasse, 
que chacun désignerait la quantité qu'il croirait 
juste, et qu'ensuite les dommages - intérêts 
seraient fixés au douzième de la somme totale. 
Les paysans y consentirent et votèrent encore 
leurs trois piastres. — L'accusé fut condamné 
à 14,500 piastres fortes d'amende. — Mais la 
morale n'a pas toujours ainsi gain de cause. 
Souvent des punitions sévères sont infligées à 
de légères fautes, et de grands crimes acquittés. 
Voilà ce que produisent des lois vagues et in- 
complètes, des jurés ignorants, sans garantie ni 
racine dans le pays, et enfin la corruption tolé- 
rée, acceptée, puisqu'elle demeure impunie.» 
Autre anomalie : dans un pays où les mœurs 
sont réputées austères, il n'y a de loi ni contre 
le viol ni contre l'enlèvement de mineure. 
Sous le voile d'une décence apparente se cache 
souvent un dévergondage grossier. Les ma- 
nières sont tellement étranges et d'une naï- 



LETTRE X. 209 

veté si brutale, que celte pauvre Céleste, nia 
femme de chambre, que vous connaissez, est 
réduite, depuis que je suis en voyage, à passer 
la nuit dans mon appartement, les étages infé- 
rieurs étant inabordables dans ces caravansé- 
rails primitifs. 

Je sais à peine de quels termes me servir 
pour vous indiquer un scandale plus sérieux, 
une insulte plus grave à la morale et à la reli- 
gion, scandale qui mérite d'être qualifié d'in- 
fâme. — 11 existe à New- York une maison 
habitée par une espèce de sibylle dont l'ap- 
partement est orné de légendes cabalistiques, 
et le cabinet intime garni de têtes de morts et 
d'ossements humains destinés à frapper de 
vertige les malheureuses qui, coupables d'a- 
bord d'une faiblesse, le deviennent d'un crime 
à l'aide d'un ministère diabolique. — Eh bien! 
mon cher marquis, cette maison porte un nom 
connu, et l'exécrable ministère de cette femme 
est toléré par la police ! 

Certes, la corruption se retrouve partout avec 

I. 14 



210 LA HAVANE. 

l'espèce humaine, mais au moins voilée par la 
honte, stigmatisée par l'honnêteté publique. 

Récemment, un crime de ce genre ayant 
causé la mort d'une malheureuse femme, le 
coupable, après avoir avoué les circonstances 
atroces de son forfait, fut acquitté par le jury. 

Je lisais hier dans un journal, — le Morning- 
Herald, — l'annonce d'une poudre à l'usage 
des femmes qui craignent d'avoir trop d'en- 
fants , suivie d'un paragraphe éloquent destiné 
à convaincre les incrédules. — Et cela s'im- 
prime publiquement, et ces articles n'étonnent 
personne, dans un pays réputé chaste ! et chaque 
jour ils se retrouvent sous les yeux des honnêtes 
femmes ! — On m'a assuré que cette annonce 
est presque quotidienne dans le même journal. 

Nous repartons demain pour Baltimore. 



LETTRE X. 211 



25 mai. 



Nous avons suivi le cours de l'Hudson de- 
puis Jersey-City jusqu'à New-Market. Je suis 
encore tout émerveillée de la magnifique gran- 
deur de ce fleuve. Ses eaux pures et argentées 
roulent sur un lit profond , creusé par sa puis- 
sance à travers les âpres montagnes des Aile— 
ghanis. 11 n'a point de rapide et coule sur 
une pente douce. Son flot majestueux et tran- 
quille couvre souvent plusieurs milles : alors, 
quand on est au milieu du fleuve , on perd de 
vue ses bords, et l'on se croirait en pleine mer 
si les parfums et les émanations de la terre ne 
venaient pénétrer et dilater la poitrine. — Mais 
bientôt la terre reparaît, et l'œil ravi contemple 
des paysages splendides , des bois jeunes , des 
prairies sans fin, de vastes et fraîches solitudes, 
au milieu desquelles on voit encore au loin le 
beau fleuve se jouant en magnifiques et gra- 



212 LA HAVANE. 

cieux contours, comme un large ruban d'argent. 
Assise dans le bateau à vapeur, appuyée sur 
le parapet, j'admirais toutes ces beautés, lors- 
que je me vis entourée ou plutôt assaillie par 
une foule de femmes qui , émerveillées , con- 
templaient une broderie aux couleurs écla- 
tantes que je tenais dans les mains. Après un 
examen de quelques instants, sans me regarder, 
sans me demander excuse, elles enlevèrent la 
tapisserie , comme si les genoux sur lesquels 
elle reposait eussent été la tablette d'une boîte 
à ouvrage; puis, saisissant alternativement les 
laines, le dé, les ciseaux , elles les tournaient 
et retournaient dans leurs mains, sans s'occuper 
en aucune façon de la personne à qui ils appar- 
tenaient. Enfin, la plus hardie d'entre elles em- 
porta la broderie et disparut. — Je priai mon 
compagnon de la suivre pour s'enquérir de 
l'usage qu'elle voulait en faire. Quelques mi- 
nutes après, elle me rapporta l'ouvrage, après 
l'avoir montré aux autres voyageuses qui étaient 
restées dans la cabine. 



LETTRE X. 213 

Un second groupe de femmes ne tarda pas 
à m'accoster; l'une d'elles, sans aucun préam- 
bule de courtoisie, me demanda si j'étais Fran- 
çaise. — A ma réponse affirmative, — « Nous 
ne voyons jamais de vos compatriotes dans ce 
pays-ci, me dit-elle; vous nous plaisez... Toutes 
les Françaises vous ressemblent-elles?» 

Puis elle courut chercher son mari, qu'elle 
mit en faction devant moi , me montrant à lui 
comme elle aurait fait d'un oiseau rare. — 
Comment trouvez-vous cette curiosité sauvage 
des femmes de l'Ouest, ces façons étranges, 
ces aveux naïfs ? — Il y a là, je trouve, quelque 
chose de confiant et de primitif qui plaît. 



24 mai. 



Hier, au moment de sortir, j'appelle ma femme 
de chambre pour mhabiller, et je la vois pa- 
raître pâle, effrayée, tout en larmes. 

« Qu'avez-vous? lui demandai-je, alarmée. 



214 LA HAVANE. 

— Madame est volée ! 

— Volée ! 

— Pas une robe à mettre. — Le monstre ! » 
Et ses sanglots l'étouffaient. Le visage de Cé- 
leste était si plaisant, sa douleur de si bon aloi; 
ce désespoir de femme de chambre honnête , 
qui d'ailleurs me touchait, était si comique, que 
je ne pus m'empêcher de commencer par en 
rire; puis je tâchai de la consoler, et enfin je 
songeai aux embarras que ce vol pouvait me 
causer. J'ai fait prévenir la police pour la 
forme, mais avec peu d'espoir de retrouver les 
objets dérobés. Dans un pays où les agents de 
police judiciaire sont si peu nombreux et n'ont 
presque jamais l'initiative des poursuites, où il 
n'y a point de passe-port, où Sa police adminis- 
trative n'existe pas, faute de fonds secrets pour 
la payer, comment découvrir un voleur, si ce 
n'est la main dans le sac? On m'a engagée à 
payer l'agent chargé de retrouver les objets 
volés, seul moyen, m'a-t-on dit, de réussir; 
mais, sans doute, mon voleur habile l'aura payé 



LETTRE X. il t> 

plus cher que moi, car les effets ne se sont pas 
retrouvés. 



25 mai 1840. 



Nous avons mis à la voile ce matin à dix 
heures. MM. Delaforêt et Gaillardet sont venus 
me faire leurs adieux; de Belmond, Suarez et 

M. H , m'ont conduite jusqu'au port. — 

En me séparant de tous, j'éprouvais cette mé- 
lancolie profonde, cette tristesse solennelle qui 
saisit le cœur au moment de s'embarquer. — 
D'ailleurs, ils avaient été bons et hospitaliers 
envers moi, et comme un voyage de mer res- 
semble à un voyage dans l'autre monde, je me 
sentis encore plus touchée que je ne l'avais été 
jusqu'alors de leurs bons procédés, et je leur fis 
mes adieux avec un véritable regret. 



LETTRE XI 



S M M & I P. S 

Départ. — On lève l'ancre. — Calme plat. — Le capitaine 
Smith. — Encore la solitude et la mer. — Le Washington. 

— L'équipage. — Un navire français désemparé. — Sauve- 
tage. — Le mot France prononcé au milieu de la mer. — 
La patrie adoptive. — Émotions. — Les sinistres. — Un na- 
vire incendié. — L'enfant attaché à une balle de coton. — 
Mépris du danger et de la mort. — Le stoïcisme des Anglo- 
Américains. — L'impassibilité de l'égoïsme comparé à l'hé- 
roïsme du dévouement. — Toujours le calme. — Huit jours 
de silence. — Le capitaine Smith sur le pont. — Ce qui fait 
supporter ou aimer la vie intime. — Inondation de fourmis. 

— Mes compagnons de voyage. — Une excentricité italienne. 

— Gaëtano. — Orgueil et pénurie. — Récits de naufrages en 
face des écueils. — Une scène de mort. — Agonie dans une 
cabine. — Une jeune femme, la mort et l'Océan. — Le capi- 
taine prêtre et le protestant confesseur — Funérailles en 
mer. — Histoire de la morte. 



LETTRE XI 



A MADAME DELPHINE DE GIRARDIN 



Le temps était beau, et le Christophe-Colomb, 
dans toute sa splendeur, leva l'ancre; mais pas 
un souffle de vent ne vint enfler ses voiles, qui, 
flasques et pendantes, retombaient en frappant 
les mâts. En vain le capitaine Smith avait voulu 
conserver h son navire tous ses beaux atours ; 
en sortant du port , force lui fut de carguer les 



220 LA HAVANE. 

voiles et de faire venir, à sa grande mortifica- 
tion, un bateau à vapeur qui nous accrocha , et 
se mit en devoir de nous remorquer. 

Ma femme de chambre, comme d'habitude , 
s'était hâlée de se coucher ; le reste des passa- 
gers allait et venait d'un bout à l'autre pour 
exercer leurs forces, en attendant que le roulis 
ou le langage vînt les paralyser; et moi, assise 
sur un banc , l'âme désolée, je regardais les sil- 
lons lumineux et diaprés que traçaient dans leur 
course les carènes des deux navires. 

La ville s'éloignait à vue d'oeil. Déjà Long- 
Island avait fui derrière nous. VIsland of Gar- 
dais se confondait avec les vagues qui battaient 
ses bords : seules les terrasses de l'hôtel de la 
Quarantaine montraient encore leur masse 
blanche et indéterminée qui s'élevait au mi- 
lieu de l'île; puis les brillantes couleurs des 
maisons qui l'entourent, les Heurs et la ver- 
dure , tout se confondait , tout pâlissait, et enfin 
tout disparut à nos yeux. 

A la merci des vents et des vagues, je me 



LETTRE XI. îîl 

sentais plus que jamais attirée vers la terre. 
Jetant un coup d'œil sur cette étendue d'eau 
sans fin qui se déroulait devant moi , ramenant 
ma pensée vers les frêles planches auxquelles je 
confiais ma vie, je n'apercevais partout qu'in- 
certitude et danger. — A peine si l'espérance 
se laissait entrevoir comme un point lumi- 
neux et lointain. — Lorsque autrefois je m'em- 
barquais , encore enfant , je comprenais tout 
cela , mais sans m'en rendre compte : alors 
même sympathie pour ce que je quittais , même 
sentiment du danger et de ma propre faiblesse ; 
alors aussi un abattement, un découragement 
mélancolique qui n'était pas de la peur, mais de 
l'humilité; — alors, comme aujourd'hui, et mal- 
gré la conscience du péril, j'éprouvais la même 
insouciante et téméraire confiance qui pousse 
l'homme, à son insu, au-devant de sa destinée, 
et qui, par cela même, en fait quelque chose de 
noble, de grand et de mystérieux. — Mais, à dix 
ans, frappée pour la première fois de tant d'im- 
pressions nouvelles, le cœur gonflé d'émotions, 



222 LA HAVANE. 

je sentais, je pleurais; puis je récilais les vers 
de Racine, je me calmais, le sommeil arrivait 
et j'oubliais. — Aujourd'hui je sens, puis je rai- 
sonne ; et lorsque j'ai mis en balance les jouis- 
sances et les douleurs de la vie humaine, froide, 
insouciante, sans crainte ni regret, je me ré- 
signe en face du péril. 

Au milieu de ma préoccupation, un objet sin- 
gulier vint me distraire. M. H , qui n'a- 
vait pas voulu me quitter avant le départ du 
bateau à vapeur, attira mon attention sur un 
navire américain qui passait près de nous et 
à portée de la voix. A la teinte jaune et déco- 
lorée de sa ligne de batterie, au délabrement 
des peintures dans les parties inondées par le 
balancement du roulis, au triste état des vergues 
et des voiles, il était aisé de s'apercevoir qu'il 
arrivait de loin. 

Une foule de têtes qui semblaient tenir l'une 
à l'autre, tant elles étaient rapprochées, s'avan- 
çaient à la fois sur le devant des bastingages, et 
nous regardaient avec des yeux stupides; leurs 



LETTRE XI 223 

traits étaient défaits; les pauvres gens parais- 
saient avoir beaucoup souffert, et semblaient à 
peine vêtus. 

On s'interrogea mutuellement , et nous ap- 
prîmes que ce navire arrivait de Hambourg, où 
il avait porté une cargaison de coton, et que 
tous ces hommes que nous apercevions en face 
de nous faisaient partie de l'équipage d'un pa- 
quebot français qui venait de se briser à la hau- 
teur du banc de Terre-Neuve quatre jours au- 
paravant. Le Washington, — ainsi s'appelait le 
navire américain, — se trouvant alors dans ces 
parages, et poussé vivement par un vent N.-O. 
dans la direction du sinistre , recueillit les mal- 
heureux Français, qui durent leur salut à celte 
coïncidence miraculeuse. 

Je ne saurais vous dire, chère madame, com- 
bien ce mot Français résonna loin dans mon 
cœur, ni combien ma pitié s'accrut de l'intérêt 
que le souvenir de la France éveilla en moi. — 
C'est lorsqu'on se trouve loin de son pays, en- 
touré de formes et de coutumes inconnues, 



M* LA HAVANE. 

lorsque nulle de vos affections n'est partagée , 
que les intérêts divers qui s'agitent autour de 
vous n'ont rien de commun avec les vôtres; c'est 
alors qu'on peut apprécier à sa juste valeur 
l'amour qu'on porte à sa patrie. — Et la France 
n'est-elle pas ma patrie adoptive? — Ne suis-je 
pas depuis longtemps habituée à m'enorgueillir 
de ses succès, à m'alarmer de ses dangers? — 
N'ai-je pas souffert pour elle et par elle? — Aussi 
que de fois ai-je senti pendant mes longues 
courses combien sont forts les liens qui m'y at- 
tachent! Combien de douces sympathies furent 
réveillées dans mon âme par tout ce qui nie 
rappelle de loin cette terre privilégiée de 
Dieu! 

Ce n'est qu'en visitant les autres nations 
qu'on peut devenir juste envers son pays : la 
comparaison rend équitable; mais si l'on voit 
constamment les mêmes objets, et toujours 
de près, on devient incapable d'en mesurer 
exactement les proportions. Ajoutez à cela 
celte foule de passions, d'engouements, de dés- 



LETTRE XI 225 

affections , que l' amour-propre el l'intérêt per- 
sonnel tiennent toujours en jeu là où la vie 
s'agite , on trouvera que nos jugements, bien- 
veillants, sévères ou hostiles, sont rarement 
justes. 

Pendant que nous raisonnions sur les cir- 
constances de l'affreux sinistre, M. H me 

faisait remarquer près de nous, et dans notre 
propre navire , un homme grand, aux larges 
épaules , au visage coloré, qui, nonchalamment 
couché sur un banc, nous écoutait en mâchant 
du tabac ; il pouvait avoir cinquante ans. 

« Voyez- vous cet homme? me dit-il; eh 
bien ! il n'y a pas un an qu'il se rendait avec sa 
famille de Charles-Town à la Nouvelle-Orléans 
dans un bâtiment à vapeur. Le navire prit feu à 
la sortie du port. Sa malheureuse femme, après 
avoir vu périr trois de ses enfants dans d'hor- 
ribles convulsions, put saisir le plus jeune, âgé 
de cinq ans, l'attacha sur une balle de coton 
que les flammes avaient oubliée, et le jeta à la 
mer, espérant qu'il pourrait atteindre la côte, 

I. 15 



226 LA HAVANE. 

qu'on apercevait encore de loin. — Il resta im- 
mobile quelques secondes sur une mer unie ; 
mais bientôt la vague , se gonflant par degrés, 
l'éleva doucement, puis le plongea dans le gouf- 
fre. — La pauvre mère, à demi consumée par 
les flammes, les bras étendus, priait encore 
Dieu de sauver son trésor. — Elle ne revit pas 
le faible esquif. — Alors, faisant un dernier ef- 
fort , elle s'élança dans la mer et alla rejoindre 
son enfant! 

— Et son mari ? 

— Il se sauva, à l'aide d'une planche, avec 
deux autres passagers. 

— Quel calme dans ce visage ! — Voyez. » 
Et l'homme continuait à mâcher du tabac , 

sans que la moindre émotion vînt trahir ses 
pensées. 

« Que cela ne vous étonne pas , reprit 
M. H Ici, nous méprisons le danger; ces si- 
nistres arrivent très-fréquemment, et il ne peut 
en être autrement. Nos capitaines de bâtiment 
ne subissent aucun examen. Pour être admis à 



LETTRE XI. 227 

faire partie de la marine, il suffit d'une patente : 
le prix de celle - ci remplace la science. De 
là, mille imprévoyances, causes de tant de 
malheurs. Mais personne ne s'en émeut. — Un 
bâtiment à vapeur vient-il à sauter ou à se 
briser contre une racine d'arbre, au milieu du 
courant de l'Ohio ou du Mississipi ; un passager 
échappe-t-il miraculeusement à ce sinistre, 
vous le voyez le lendemain s'embarquer de 
nouveau dans un autre bateau à vapeur, sur la 
même rivière, continuant tranquillement son 
voyage. » 

En vérité, ce genre de courage ne me touche 
guère : je ne trouve rien de noble qui le mo- 
tive. Le dévouement, l'amour de la gloire, sont 
remplacés ici par l'amour de la richesse ; ce 
n'est pas ce courage civique ou militaire qui 
naU de l'élévation de l'âme et s'offre en holo- 
causte à ses semblables, à sa patrie; c'est l'ap- 
pât du gain qui pousse un insensé à jouer sa vie 
pour de l'argent. 

Le bateau à vapeur s'éloigna, et nous prîmes 



228 LA HAVANE. 

le large. — Je restai seule, dans cette prison, 
au grand air. Le calme continuait ; à peine une 
petite brise venait-elle nous rafraîchir et nous 
faire filer deux à trois nœuds en vingt-quatre 
heures. 



27 mai. 



Il y a huit jours que nous naviguons, et nous 
n'avons avancé que de vingt milles. Le capi- 
taine Smith, avec tout le tlegme dont la nature 
l'a doué, a ordonné, de sa voix rauque et caver- 
neuse, que l'on carguât toutes les voiles, ex- 
cepté les trois huniers ; — puis , « Brassez à 
contre ! — Le petit hunier au plus près !» — Et 
les bras croisés derrière le dos , il s'est mis à 
arpenter le pont au pas de course depuis huit 
jours sans articuler un mot, les yeux tantôt 
tournés vers le ciel, tantôt vers l'horizon. Or, 
le capitaine Smith me convient à merveille 
comme maître de maison. Son extérieur est 



LETTRE XI. 22SI 

froid, peu avenant, et il est tout au plus poli , 
mais il ne me gène pas et me laisse faire à ma 
guise. — Trois choses me paraissent indispen- 
sables pour rendre possible la vie intime: du 
naturel, de l'indépendance et de la solitude; 
avec quelque peu de cela, on est sûr, sinon de 
s'aimer toujours, au moins de ne pas se dé- 
lester. D'ailleurs, je fais peu de cas des gens qui 
sont constamment gais, et je vous avoue, dans 
mon humilité, que je ne saurais être aimable 
vingt-quatre heures de suite. Le capitaine 
Smith ne s'occupe de personne; mais, à sa ma- 
nière d'être , j'ai compris que son silence équi- 
valait à : Vous êtes le maître ici; disposez de 
tout , faites comme il vous plaira , "pourvu que 
vous ne me gêniez pas. Aussi, me suis-je em- 
parée des cabines non occupées; j'ai tout en- 
combré de malles, de livres, d'oranges, d'ana- 
nas , que sais-je ! — Cela ne m'empêche pas 
d'endurer mille souffrances physiques , mille 
cruelles privations, dont puisse Dieu vous 
délivrer ! — Un de mes plus cruels supplices 



Î30 LA HAVANE. 

est la multitude de fourmis qui , comme une 
lave noire, déborde et s'étend sur tous les meu- 
bles, sur tous les murs, sur les vêtements et 
jusque dans les lits. — Ce fléau me met dans un 
état d'irritation que je ne saurais vous exprimer; 
mais comme dans la vie, pour peu qu'on soit de 
bonne volonté, tout est enseignement, je me 
révolte contre moi-même, et après m'ètre fait 
honte de ne pas savoir me résigner, j'écarte 
soigneusement les fourmis qui circulent à flots 
sur mon lit et sur mes effets ; puis je cherche 
à m'occuper. — J'ai recommencé à écrire, j'ai 
pu faire un peu de tapisserie, et je me trouve 
plus calme. 



Jeudi 28. 



Depuis deux jours j'essaie de tirer parti de 
mon entourage, auquel je n'avais pas songé. Il 
se réduit à une dame malade, qui n'a pas encore 
paru, à quelques commis marchands, deux ca- 



LETTRE XI. -231 

pitaines de bâtiments négriers et un jeune Ita- 
lien d'un caractère excentrique et fantasque. 
Comme vous savez, je m'accommode volon- 
tiers, — à la méchanceté près, — de la faiblesse 
et des ridicules des autres; je trouve qu'il y a 
toujours quelque chose à y gagner. J'étais hier 
à l'un des bouts du pont, couchée dans mon 
hamac et abritée du soleil par la tente de toile 
rayée. Souffrante et triste, je n'avais pas encore 
échangé une parole avec mes compagnons de 
voyage ; ils causaient ensemble à une certaine 
distance de moi. Je leur demandai des nouvelles 
de la dame malade, et la conversation s'établit 
tout naturellement. Depuis, je les ai questionnés 
souvent sur leurs longues courses. Comme ils 
ont navigué toute leur vie, ils ont une foule de 
faits curieux a raconter, la traite, les Anglais, la 
côte d'Afrique, les coups de vent, les naufrages, 
les malheureux brûlés sur mer ; et quoique nous 
nous trouvions précisément sur les bancs de 
Bahama, théâtre d'une partie de ces sinistres, 
j'écoute tout cela sans songer que d'un instant à 



232 LA HAVANE. 

l'autre je pourrais me trouver attachée sur un 
radeau ou jetée par les vagues sur la côte voi- 
sine. 



Vendredi 29. 

Comment vous raconter le speclacle affligeant 
dont j'ai été témoin depuis que j'ai cessé de 
vous écrire? — Pourquoi n'ai-je pas en ma 
puissance, — au moins pour un moment, — les 
accents vibrants et mélancoliques de votre muse, 
que la France admire avec tant d'orgueil? 

Avant-hier, vers la fin du jour, le soleil était 
déjà couché : quelques nappes dorées pâlissaient 
à vue d'ceil et se jouaient au fond de l'horizon. 
Le ciel, couvert d'abord d'une gaze légère et 
argentée, devenait par degrés d'un bleu foncé, 
et la transparence limpide de l'atmosphère 
semblait le rapprocher de nous. Les étoiles ap- 
paraissaient à la fois partout, éblouissantes, ra- 
dieuses et comme dcl chées de la voûte éthérée, 



LETTRE XI. 238 

tandis que la mer, satinée et luisante, répétait à 
sa surface tant de sublimes beautés. 

Absorbée dans une mélancolie inexprimable, 
je parcourais des yeux ce magnifique spectacle, 
cherchant dans l'espace l'ombre d'un ami. — Je 
demandai à Dieu avec ferveur au moins une 
illusion, je demandai le son d'une voix chérie, 
mêlée aux harmonies des vents. — Je cherchai 
le regard de ma fille dans ces jaillissantes étin- 
celles tropicales, vraies émanations des anges ! 
— Mais rien, rien ne répondait aux angoisses 
de mon cœur. — Dans cette vaste solitude, je 
cherchai en vain à m' appuyer sur l'espérance 
du bonheur qui m'attendait dans ma patrie. — 
Mon imagination ne m'offrait que de chères et 
vénérables images d'amis que je ne devais plus 
y retrouver, et qui n'existaient désormais que 
dans la mémoire de mon cœur. — Ce n'étaient 
que pensées de destruction, de liens rompus, 
d'affections éteintes , découragement mortel 
et une amère indifférence qui ressemblait au 
désespoir. 



234 LA HAVANE. 

Depuis longtemps tout reposait autour de 
moi ; le bruit régulier des vagues était seule- 
ment interrompu par la voix du commandant de 
quart. — Le vent s'était levé. Une brise fraîche 
deN.-E. avait considérablement augmenté la vi- 
tesse de notre marche et balayait les eaux de la 
mer d'un bout à l'autre du pont. Je m'aperçus 
enfin que j'étais inondée, le frisson me prit et 
je gagnai à grand'peine mon étroit grabat, 
car le roulis était très-fort. Une heure venait 
de sonner. 

A peine fus-je couchée que j'entendis des 
gémissements près de moi. — Ce n'était pas une 
plainte, ce n'était pas un soupir, — c'était une 
agonie! — Je prêtai de nouveau l'oreille, et les 
mots confus — « Au secours! au secours! Je 
me meurs! » — arrivèrent jusqu'à moi. Je sau- 
tai hors de mon lit, et sans me donner le temps 
de passer une robe de chambre, je me traînai 
sans lumière vers l'endroit d'où parlait la voix 
que je venais d'entendre. Mais le roulis paraly- 
sait tous mes mouvements ou me jetait de côté 



LETTRE XI. «85 

et d'autre, comme une bulle de savon que le 
vent fait voler. — Je craignais à chaque instant 
de me heurter contre un des meubles chevillés 
dans l'entre-ponl. — Enfin, j'approchai delà ca- 
bine d'où partaient les gémissements: — elle 
était ouverte. — Avant d'y pénétrer, je restai 
roide sur le seuil, comme si mes pieds eussent 
été cloués an parquet. 

Au fond de cette étroite enceinte j'aperçus 
sur le lit supérieur une femme assise, le corps 
découvert; de longues mèches de cheveux bruns 
tombaient en désordre sur sa poitrine blanche 
et couvraient à moitié son visage encore jeune, 
mais pâle, amaigri, et dont les traits déjà décom- 
posés annonçaient les approches de la mort. — 
Ses lèvres, livides et entr'ouvertes, étaient 
dégouttantes de sang; ses draps en étaient cou- 
verts. — Tout se trouvait en désordre autour 
d'elle; des chaises, des vêtements, des flacons, 
étaient épars sur le plancher inondé. On voyait 
sur la commode plusieurs lasses et verres ren- 
versés ou brisés roulant çà et là; au-dessus, 



236 LA HAVANE. 

attachée au mur, était suspendue une petite 
lampe dont les pâles rayons, agités par le roulis, 
tantôt laissaient dans une profonde obscurité, 
tantôt venaient éclairer d'une vive lumière les 
traits livides de la mourante. 

Je m'approchai d'elle. — J'étais en proie à une 
terreur inexprimable. — Elle tourna vers moi 
un long regard. — Ses yeux étaient très-ouverts 
et hors de leur orbite. — «De l'eau! — J'é- 
touffe ! » — me dit-elle d'une voix faible et 
profonde. — «De l'eau! » — et elle me mon- 
trait les caillots de sang qui sortaient de sa 
bouche. — J'essuyai sa sueur et lui donnai de 
l'eau en y ajoutant quelques gouttes d'éther. 

Elle parut se ranimer; mais il lui fallait d'au- 
tres secours : tout le monde dormait autour de 
nous. Pourtant nous étions fort rapprochés les 
uns des autres, et chacun laissait sa porte ou- 
verte à cause de l'extrême chaleur. Aucun pas- 
sager ne bougeait, soit que le sommeil les do- 
minât, soit qu'ils cédassent au sentiment de 
personnalité qui règne à bord plus que partout 



LETTRE XI. 237 

ailleurs : triste effet des souffrances physiques, 
qui concentrent tous nos soins sur nous-mêmes. 

Le roulis avait considérablement augmenté, 
et une fois chacun juché et emboîté dans sa 
niche, la charité elle-même aurait eu peine 
d'affronter le malaise et la souffrance. 

Je n'osais pas quitter la pauvre femme pour 
aller appeler le capitaine; d'ailleurs il me fal- 
lait le temps de m'habiller avant d'éveiller tous 
les hommes dont j'étais entourée. — D'un 
autre côté, la malheureuse me tenait convulsi- 
vement par la main et retombait à chaque in- 
stant en faiblesse. Je craignais de n'avoir ja- 
mais le temps de demander du secours. — Dans 
un moment où elle revint a elle, je remarquai 
qu'elle cherchait à atteindre un objet qui se 
trouvait au pied de son lit. — La petite lampe 
allait s'éteindre; je tâchai de la rallumer, et la 
dirigeant vers l'endroit qu'elle m'indiquait, j'y 
trouvai un christ d'ivoire. Je l'approchai de ses 
lèvres et l'aidai à dire les prières des agonisants; 
ensuite elle devint plus calme. — Je lui disque 



238 LA HAVANE. 

j'allais prévenir de son étal M. Smith, à qui 
elle pourrait communiquer ses dernières volon- 
tés. Elle parut y consentir, et après avoir passé 
une robe à la hâte, j'allai frapper d'abord à la 
cabine du capitaine. 

Je mourais de peur et d'émotion; mais je ne 
tardai pas à me remettre, et lui parlant à tra- 
vers la porte, je l'engageai à s'habiller et à sor- 
tir. 

Il reconnut ma voix, et un instant après il se 
présenta. Malgré sa rudesse apparente, il ne 
manquait pas de bonté, et l'on découvrait sans 
peine que la dureté de ses manières lui servait 
à voiler la timidité de son caractère. Je lui fis 
part de l'événement malheureux qui se pré- 
parait, en le priant d'aller au plus tôt remplir 
son ministère. 

Vous savez que, dans des cas pareils, les 
capitaines de navire sont autorisés à recevoir 
et à légaliser les dernières volontés des mou- 
rants, ainsi qu'à faire tout acte civil ou re- 
ligieux. Mais une insurmontable difficulté pa- 



LETTRE XI. 239 

raissait s'offrir dans cette circonstance : le ca- 
pitaine était Anglais, protestant, parlait un peu 
l'espagnol, mais ne connaissait nullement la 
langue française. La mourante était Française, 
catholique, et ne parlait d'autre langue que la 
sienne; les autres passagers étaient tous Es- 
pagnols. Je compris la nécessité d'être l'inter- 
médiaire entre le capi laine et la malheureuse 
femme. 

Accablée des douloureuses émotions de la 
nuit et du spectacle effrayant et inattendu dont 
je venais d'être témoin, ce dévouement mutait 
fort pénible, mais je le regardais comme un 
devoir, et je l'acceptai. 

Elle mourut, la pauvre créature! — séparée 
de son mari , qu'elle aimait tendrement, et que 
des affaires d'intérêt avaient obligé de passer en 
Amérique ; le chagrin et les émotions violentes 
de la jalousie avaient déterminé une maladie 
de poitrine. Les médecins, la croyant perdue , 
lui conseillèrent d'aller rejoindre son mari, 
espérant que la tranquillité d'âme, jointe à la 



240 LA HAVANE. 

douce influence du climat méridional, pourrait, 
sinon guérir, au moins prolonger sa vie de quel- 
ques années. Mais la maladie avait déjà fait 
beaucoup de progrès; l'air de la mer était 
trop acre pour ses frêles poumons, et la 
crainte de déplaire à son mari, à qui elle avait 
fait un mystère de son voyage, empira son état. 
Après tant de souffrances et de mortelles an- 
goisses, elle meurt délaissée, au moment où 
elle allait atteindre le bien tant désiré ; elle 
n'arrivera pas au port; son corps enveloppé 
d'un linceul sera seul déposé par les vagues sur 
le rivage. 

Plusieurs matelots sont venus l'ensevelir dans 
la cabine où son corps est resté exposé toute la 
journée d'hier et cette nuit. — Jugez quelle nuit! 
la table à manger, nos lits, touchent, pour ainsi 
dire, le sien. Dans une si étroite demeure, tout 
se tient, tout se trouve confondu. — Le maître 
charpentier a travaillé pendant la nuit au cer- 
cueil. 

Ce matin, à dix heures, le temps était beau, 



LETTRE XI. 241 

le soleil dans toute sa magnificence; l'équipage, 
en grande tenue, était rangé sur le pont. Un 
silence religieux régnait partout, et n'était in- 
terrompu que par le bruissement du vent et des 
vagues. — Quatre matelots hissèrent le cercueil, 
recouvert d^un drapeau : une planche portant 
d'un bout sur le pont, de l'autre sur un sabord, 
avait été préparée pour recevoir le cadavre; on 
l'y dépose. Le capitaine, debout sur l'arrière et 
monté sur une sorte de gradin , domine tout le 
bâtiment, prononce quelques sages et brèves 
paroles. — Alors les matelots soulèvent la 
planche, le cercueil glisse et tombe dans la mer. 
— Il surnagea quelques secondes, puis s'en- 
fonça; les vagues tourbillonnèrent, se calmè- 
rent. Tout fut fini. 



16 



LETTRE XII 



SOM MAIRE 



Les bancs de Bahama. — Le capitaine négrier. — Belle action 
d'un marchand de noirs. — Don Salvador. — Le professeur 
de Santiago. — Le naufrage. — Un vieux docteur en habit 
de femme. — Gaë'tano. — Histoire de l'orgueil et du mal- 
heur. — Exploit de l'Italien. — La bourse jetée à la mer. — 
La mer des Tropiques. — En vue de Cuba. 



LETTRE XII 



A MADAME GENTIEN DE DISSAY. 



Nous sommes depuis ce matin sur les bancs 
de Bahama : la quille du bâtiment est près du 
fond de la mer, dont la nuance , d'abord d'un 
bleu foncé, est devenue par degré plus claire, 
puis blanchâtre comme les eaux d'un torrent. 
Tout est écueil autour de nous. Un matelot at- 



246 LA HAVANE. 

lâché par une corde en dehors du navire, la 
sonde à la main, se tient prêt, vedette vigi- 
lante, à nous prévenir du danger. Nous sommes 
entourés de charmants îlots qui nous envoient 
leurs parfums enivrants ; mais, malgré leur belle 
végétation naturelle et les avantages qu'offre le 
climat, ils sont incultes et inhabités, à cause des 
affreuses tempêtes qui dévastent ces parages. 
A l'époque des équinoxes, la navigation cesse. 
Si un paquebot ou navire marchand affronte le 
danger, il est rare qu'il échappe à la violence 
des ouragans. Ici tout est plein de souvenirs 
désastreux. Chaque banc de sable est marqué 
par la perte de quelque bâtiment , par la mort 
de malheureux qui y ont péri de faim ou noyés. 
— Chaque rocher enferme un secret fatal. 

Il y a deux ans que les Anglais ont établi à la 
pointe N.-E. d'Abacoa, la plus belle de ces îles, 
un poste avec un fanal. Sur les côtes de plu- 
sieurs autres, des pêcheurs, guidés par l'amour 
du gain, ont construit quelques cabanes, qu'ils 
abandonnent à l'époque des tempêtes. Ceux qui 



LETTRE XII. m 

osent stationner dans ces parages sont pour la 
plupart enlevés par le vent, avec leurs bestiaux 
et leurs chaumières, et lancés dans la mer. 
Parfois ces pêcheurs vont au secours des bâti- 
ments qui échouent contre les écueils ; mais ils 
y sont portés autant par la soif de la rapine que 
par l'amour de l'humanité. 

Un capitaine de bâtiment négrier qui se 
trouve à notre bord fit, il y a environ six mois, 
une action louable qui mérite d'être racontée. 

Le brick du capitaine don Salvador s'éloignait 
déjà des bancs et gagnait l'Atlantique du Sud. 
Il était environ trois heures de l'après-midi, 
lorsqu'un matelot, hissé sur un mât, s'écrie 
qu'il aperçoit un point noir sur l'horizon. — 
« Imbécile ! lui dit Don Salvador, cela est im- 
possible, nous sommes trop loin des côtes. » — 
Et il tourna le dos. Le vent était bon, les voiles 
bien enflées, et le brick continua à s'éloigner 
rapidement du point indiqué par le matelot. 
Une heure s'était écoulée, lorsque le capitaine 
crut apercevoir de loin un objet entraîné par le 



248 LA HAVANE. 

courant. — Un bateau est jeté à la mer, et quel- 
ques instants après il rapporte un coffre garni 
de cuivre et parfaitement fermé. Le capitaine 
se mit en devoir de l'ouvrir devant l'équi- 
page assemblé. — On brise la serrure en sa 
présence et l'on y trouve des papiers impor- 
tants, destinés à l'audience de Santiago de Cuba. 
Après avoir mis tout en ordre, le coffre fut re- 
fermé et scellé. — Mais bientôt apparurent des 
boîtes, des tables, des tonneaux ballottés parles 
vagues, et se poussant vers le brick , comme 
autant de messagers pressés et haletant chargés 
de le prévenir du sinistre. — Don Salvador 
comprit alors qu'un naufrage avait eu lieu non 
loin de là, et songea au point noir annoncé par 
le matelot. — « Vire de bord ! » — s'écria-t-il 
aussitôt. 

On était déjà loin : le point noir avait dis- 
paru, et la journée était bien avancée. — N'im- 
porte, le vent avait changé ; le brick s'élance 
à toutes voiles. — L'Océan immense n'était 
borné à la vue que par le ciel, et l'eau calme 



LETTRE XII. 2*9 

semblait se prêter de bonne grâce aux recher- 
ches des marins. — Bientôt la nuit tombe , et 
le brick, dans sa course aventureuse, continue à 
fendre les vagues. Quelques matelots attentifs 
manœuvraient en silence ; d'autres en vedettes, 
cramponnés au haut des mâts, plongent leurs 
regards jusqu'à l'extrémité de l'horizon, espé- 
rant y retrouver le point noir. — Mais ils n'a- 
percevaient aucune trace, aucun indice, — et on 
avançait toujours. Enfin le soleil , après avoir 
embrasé l'horizon, avait disparu, et la nuit en- 
veloppait de ses ombres toute la surface de la 
mer. 

Le découragement commençait à s'emparer 
de l'équipage, lorsque la lune, calme, belle 
comme la charité, s'éleva dans toute sa splen- 
deur. L'œil pouvait encore, à travers des reilels 
brillants et incertains , atteindre une assez 
longue dislance. Tout à coup, à l'horizon, au 
milieu d'un nuage éclairé encore par quelques 
rayons attardés du jour, apparut en relief, 
comme un signe fantastique, le point noir. — 



250 LA HAVANE. 

«Vite, mes enfants, force de voiles ! — Hissez 
le petit et le grand foc ! » — s'écria le capitaine ; 
et les marins de manœuvrer, et le brick d'a- 
vancer. — Bientôt on aperçut un navire en- 
caissé, et sur sa quille, renversée à fleur d'eau, 
sept malheureux naufragés étendus sans mou- 
vement. 

Le bâtiment avait frappé contre un banc de 
sable, au milieu de la nuit , — et depuis cinq 
jours, ce qui restait de l'équipage, à peine vêtu, 
la moitié du corps dans l'eau, était resté sans 
nourriture et sans sommeil. — Et ces hommes 
vivaient encore ! — Mais elle est si grande la 
miséricorde de Dieu ! 

Au moment où le navire fut renversé, chacun 
sortant précipitamment de son lit, saisit les 
premiers vêtements qui se trouvèrent sous sa 
main. Un vieux professeur de l'Université de 
Santiago, — dépositaire du coffre aux garnitures 
de cuivre, — était au nombre des passagers, et 
souffrait habituellement de douleurs rhumatis- 
males à la tête. Ne songeant qu'à la mettre à 



LETTRE XII. 251 

couvert de l'humidité, il prit machinalement sa 
taie d'oreiller, et l'enfonça sur son chef. Lorsque 
l'équipage de don Salvador aperçut les nau- 
fragés, à la vue des draperies qui ornaient la 
tête du vieux professeur, ils le prirent pour une 
femme, lui portèrent les premiers soins, l'en- 
veloppèrent dans du linge, et lui prodiguèrent 
toutes sortes d'attentions et de prévenances. Le 
professeur fut transporté le premier dans la 
chaloupe, où l'on fit descendre ensuite les autres 
malheureux. Ce ne fut pas chose facile de les 
hisser jusqu'au pont, mais on en vint à bout. — 
L'un d'eux avait déjà le râle de la mort; les 
autres étaient évanouis ou hors d'état d'arti- 
culer un mot. — Leurs corps enflés et violacés 
attestaient le long séjour qu'ils avaient fait dans 
l'eau. A peine purent-ils respirer, qu'ils se je- 
tèrent avec avidité sur des aliments qu'on leur 
présenta-, le capitaine fut obligé de les menacer, 
s'ils ne s'abstenaient pas, dune diète absolue, 
et même de punitions plus sévères. 

Toujours enveloppé, le professeur ne bou- 



252 LA HAVANE. 

geait pas ; enfin les matelots vinrent à son se- 
cours, le prenant toujours pour une femme. 
On développa doucement le drap qui couvrait 
ce pauvre corps affaissé et tout tremblant de 
peur. — On l'appela madame. — Alors sortit 
de sa coquille une tête de vieillard souffrant 
et grelottant, entortillée dans des garnitures 
de mousseline. 

Deux jours avant qu'on sauvât ces pauvres 
gens, un de leurs camarades, voyant un tonneau 
qui surnageait dans la mer, et croyant qu'il con- 
tenait du biscuit, se jeta à la nage pour l'at- 
teindre ; mais à peine eut-il plongé, qu'un des 
requins qui rôdait autour du navire, alléché 
par l'odeur de chair humaine, le saisit à la 
jambe et le dévora sous les yeux de ses compa- 
gnons d'infortune. — Et pourtant, un chat qui 
faisait partie de l'équipage et s^élait blotti sur 
la quille, — condamné par la faim et le déses- 
poir à être mangé le premier, — fut sauvé, à son 
grand contentement. Don Salvador, après avoir 
rendu à la vie ces malheureux , après les avoir 



LETTRE XII. 253 

habillés de ses propres vêtements, revint à 
Cuba, et abordant h Santiago, les remit au lieu 
de leur destination. 

Je crois t'avoir dit que parmi mes compa- 
gnons de voyage se trouve un Italien, un de ces 
hommes bizarres qu'on ne rencontre guère que 
sur mer ou dans les voitures publiques; esprit 
inquiet et vagabond, cherchant partout des im- 
pressions nouvelles; pauvre, parce qu'il n'a pas 
pu encore se soumettre au joug du travail, et 
dont l'âme orgueilleuse n'a jamais pu se plier 
sous le poids d'un bienfait; nature haute, née 
pour donner et non pour recevoir, réduite, par 
sa haine de tout frein, à un état humble et dé- 
pendant, non du bienfait; — il le repousse, — 
mais de la pitié d'autrui, qui le rend furieux et le 
porte à changer continuellement de place. Son 
caractère ne manque pas d'élévation ; il tient à 
une famille honnête de Venise. De bonne heure 
on le destina au barreau ; mais ne voulant pas 
se soumettre à la règle du travail, ni vivre de la 
vie d'autrui, il quitta à vingt ans la maison pa- 



254 LA HAVANE. 

ternelle, sans état et sans argent. — La mer lui 
parut plus grande que la terre, et il s'embarqua 
à Trieste sur un bâtiment commandé par un 
parent de sa mère. Il alla en Chine , puis à la 
côte d'Afrique. De retour, il songea à acquérir 
un moyen de gagner sa vie, et se mit en ap- 
prentissage chez un dentiste. Il connut à Trieste 
une famille allemande qui le prit en affection , 
et qui, «ayant découvert sa détresse, essaya de 
lui faire accepter quelques secours. Mais Gaë- 
lano, qui avait été dîner jusqu'alors chez ces 
braves gens parce qu'il avait sa place en face 
de leur jeune fille , Gaëtano déserta aussitôt 
qu'on voulut lui faire un présent, et ne retourna 
plus chez ses amis. Réduit alors à la plus grande 
misère, il passait des jours entiers sans nour- 
riture. — « Mais, — me disait-il , — si je ren- 
contrais quelque membre de la famille, et qu'on 
me fît des reproches sur mon éloignement, je 
répondais : « Depuis quelque temps je dîne si 
souvent en ville , qu'il m'a été , en vérité , im- 
possible... » 



LETTRE XII. 255 

Un jour, Gaëtano reçut une lettre de la jeune 
fille, qui lui témoigna ses regrets de ne plus le 
voir, le priant, par amour pour elle, d'accepter 
une partie de ses épargnes, qu'elle aimait à 
partager avec son ami. — « Deux grosses 
larmes tombèrent sur la bourse que je tenais, 
me dit Gaëtano ; — puis je la renvoyai et 
m'enfuis de Trieste. — Où? — Au Brésil, avec 
un capitaine de vaisseau qui me prit à con- 
dition que plus lard je lui paierais mon pas- 
sage du fruit de mon travail. Arrivé à Rio- 
Janeiro , je me mis à arracher des dents et à 
faire des mâchoires. Dans ce pays, j'avais du 
talent, et je commençais à vivre tant bien que 
mal, lorsque la jalousie de mes confrères me 
suscita des tracasseries et des dangers ; j'en as- 
sommai un et m'embarquai le même jour pour 
New-York. Là, je trouvai le moyen de fabri- 
quer des fausses dents avec de l'écaillé de pois- 
son. — Je vais maintenant à la Havane pour 
passer mon examen devant la Faculté de Mé- 
decine, et me faire recevoir dentiste. » 



886 LA HAVANE. 

Ces singuliers détails m'ont été confirmés 
par un capitaine de bâtiment qui voyage avec 
nous, et qui l'a connu à Trieste il y a huit ans. 

Gaëtanoaime à chanter; sa mémoire est pro- 
digieuse : il sait par cœur plusieurs opéras ita- 
liens. Souvent, lorsque le soleil est couché, aux 
approches de la nuit, ou plus tard, quand 
la lune suspendue au firmament fait scintil- 
ler ses rayons sur les eaux frémissantes, la 
voix claire et vibrante de Gaëtano se mêle aux 
sons cadencés des vagues qui se brisent sur 
les haubans. Alors, une foule de tendres sou- 
venirs et de regrets viennent se grouper au- 
tour de mon cœur. — Cette langue italienne si 
mélodieuse, des motifs si habituels à mon 
oreille , et qui réveillent en moi tant et de si 
douces sensations, mon isolement sur ce vaste 
élément , ton image , cher ange , qui plane sur 
ce monde de pensées et de sentiments; puis 
tout cela imprégné de profonde mélancolie et 
agrandi par je ne sais quoi de sérieux et de so- 
lennel comme la mer, comme la distance, 



LETTRE XII. 257 

comme l'incertitude et le danger ! — Il y a deux 
jours, Gaëtano chantait en se promenant sur le 
pont. Assise près du tillac, je l'écoutais. — 
Tout à coup Gaëtano se tait, et s'approchant 
de moi, « Perdonatemi, signora, vi ho fatk> 
maie; ma, non cantero più.» — Je m'aperçus 
seulement alors que je pleurais à chaudes lar- 
mes. — Depuis lors, Gaëtano n'a plus chanté. 



Le 5, six heures du soir. 

Gaëtano s'est livré aujourd'hui à un violent 
accès de colère; voici pourquoi. 

Depuis le commencement de la traversée , 
j'avais remarqué que le jeune Italien ne des- 
cendait jamais aux heures des repas. Je ne me 
mets jamais à table, à cause du mal de mer. 
Pendant qu'on me servait sur le pont, Gaëtano 
se promenait de long en large, et lorsque je lui 
demandais s'il ne dînait pas, il me répondait 
toujours non. Comme il était fort attentif à me 

I. 1T 



288 LA HAVANE. 

rendre service, je lui offrais à mon tour quel- 
ques-unes des bagatelles recherchées que j avais 
apportées et qui composaient mes repas : Gaè- 
tano n'acceptait jamais rien. Celle singularité 
m'avait frappée, mais son caractère expliquait 
toutes les bizarreries de sa conduite. Il ne peut 
tolérer que moi ici. Dans son extrême suscep- 
tibilité, il trouve de bonnes raisons pour se 
quereller matin et soir avec tout le monde. 
Quoique je me moque toujours de lui, et que sa 
fierté soit extrêmement irritable, il ne s'avise 
jamais de le trouver mauvais. Ces accès de vio- 
lence deviennent-ils trop bruyants, — mon 
front se plisse , mes yeux se ferment. — A l'in- 
stant il se tait et se blottit par terre, derrière 
mon fauteuil. 

Aujourd'hui enlin j'ai découvert le motif de 
son ressentiment contre le capitaine Smith, 
et de son étrange conduite à bord. Gaëtano, 
n'ayant pas assez d'argent pour payer son 
voyage comme les autres passagers, avait été 
obligé, en quittant New- York, de faire uh^r- 



LETTRE XII. 159 

rangement avec le capitaine, sous condition de 
manger avec le pilote. 

La seule idée d'être vu comme un paria, dî- 
nant au coin d'un buffet, en vue de la table 
des passagers, le met en fureur. La plupart du 
temps, il aime mieux jeûner que de subir cette 
honte. 

Dans son dépit, il couve une sorte de rancune 
contre tous les habitants du navire, moi ex- 
ceptée. Ne pouvant pas se révolter contre son 
propre engagement, iî prétend qu'on le nourrit 
mal, qu'on ne le salue pas, qu'on ne le regarde 
pas, et que le capitaine le traite comme un 
chien, parce qu'il paie moins que les autres. 

Il était tantôt dans cette belle humeur, pen- 
dant que les passagers, gais et heureux de se 
rapprocher du but de leur voyage, s'amusaient 
à jouer sur le pont. Tout à coup un d'eux, 
voyant un matelot hissé au haut du grand mât, 
s'écrie en plaisantant : « Qui oserait en faire 
autant? — Moi! répliqua l'Italien. — Je parie 
que non! reprit l'autre. — Et moi je parie 



260 LA HAVANE. 

deux onces d'or pour lui , ajouta un autre. — 
Je les tiens ! reprit Gaëtano. » Et, comme un 
écureuil, d'un seul bond il atteint le pied du 
mât. — Immobile, je le regardais et j'osais à 
peine respirer. Les passagers, en silence, le 
suivaient de l'œil et se repentaient déjà d'a- 
voir irrité l'amour-propre de Gaëtano, qui, 
s' élançant avec la rapidité du faucon, atteint, 
en moins d'une seconde, la dernière extré- 
mité du mât. — Un instant après, il était près 
de nous, riant et demandant le prix de son 
adresse. Mais le parieur ne sentit plus que 
le regret d'avoir perdu son argent, et tout 
en le donnant de mauvaise grâce, il dit à l'Ita- 
lien : 

— Je ne croyais pas avoir affaire à un ma- 
telot de profession. 

— Vous vous croyez donc trompé? » répli- 
qua Gaëtano; et prenant aussitôt l'argent, il 
se tourna vers le capitaine, qui, couché sur un 
banc, un livre à la main, n'avait pas paru pren- 
dre part à la scène. 



LETTRE XII. 201 

«M. Smith, lui dit Gaëtano, veuillez partager 
celte somme entre vos matelots. » 

Le capitaine, sans détourner la tête, fit un 
geste négatif et continua sa lecture. — L'Italien, 
les yeux en feu, la parole vibrante : « Cane 
insolente d'Americano! dit-il. » Et il lança l'ar- 
gent à la mer. 

N'oublie pas que Gaëtano est pauvre comme 
Job. 




LETTRE XIII 



SOMMAIRE 



La contemplation. — Les approches delà patrie. — Les voiles 
et la vapeur. — Matanzas, Puerto-Eseondido, Santa-Cruz. — 
Jaruco, la Fuerza-Vieja. — Le Morro. 



LETTRE XIII 



A LA MÊME 



Le 5, à huit heures du soir. 

... Je suis dans le ravissement ! Depuis ce 
matin je respire cet air tiède et amoureux des 
tropiques, cet air de vie et d'enthousiasme rem- 
pli de molles et douces voluptés ! Le soleil, les 
étoiles, la voûte éthérée, tout me paraît plus 
grand , plus diaphane , plus splendide ! Les 
nuages ne se promènent pas au loin dans le 



866 LA HAVANE. 

ciel, mais dans l'air, près de nos têtes, avec 
toutes les couleurs de l'arc-en-ciel , et l'espace 
est si clair, si brillant , qu'on le dirait parsemé 
de poudre d'or! Ma vue n'est pas assez puis- 
sante pour tout embrasser, et mon sein n'est 

pas assez vaste pour contenir mon cœur! 

Je pleure comme un enfant, et suis par mo- 
ments comme ivre de joie ! Qu'il est doux, ma 
fille, de pouvoir au souvenir d'une heureuse 
enfance, à l'image de tout ce que nous avons 
aimé dans ces temps de confiance et d'abandon, 
à cette foule d'émotions ravissantes, associer 
le spectacle d'une nature riche, éblouissante! 
Quel trésor de poésie et de tendres sentiments 
doivent réveiller dans le cœur de l'homme ces 
divines harmonies!... 

Nous avons doublé pendant la nuit les bancs 
de Bahama, et depuis ce matin nous naviguons 
doucement dans le golfe du Mexique. Tout a 
pris un aspect nouveau : la mer n'est plus un 
élément redoutable qui, dans ses superbes fu- 
reurs, échange sa robe d'azur contre des lam- 



LETTRE X11I. 267 

beaux de deuil , et sa puissance mélancolique 
contre des rugissements féroces; ce n'est plus 
cette perfide puissance qui grandit en un mo- 
ment, ce géant formidable qui étreint, déchire et 
engloutit dans ses entrailles le faible mortel qui 
se confie à elle ; mais belle, calme, étincelante 
de myriades de diamants , et mollement on- 
doyante, elle nous berce avec grâce et volupté; 
ce n'est plus la mer, c'est un autre ciel qui se 
plaît à répéter les beautés du ciel. Des groupes 
de dauphins aux mille couleurs se pressent 
autour de nous et nous escortent , tandis que 
des poissons aux ailes d'argent et au corps de 
nacre viennent tomber en foule sur le pont du 
navire. On dirait qu'ils connaissent les devoirs 
de l'hospitalité et qu'ils viennent fêter notre 
bienvenue. 



Le 6, huit heures du soir, en vue de Cuba. 

Depuis quelques heures je suis immobile, hu- 
mant à pleine poitrine l'air embaumé qui m'ar- 



368 LA HAVANE. 

rive de cette terre bénie de Dieu... Salut, île 
charmante et virginale ! salut, ma belle patrie ! Je 
le sens à ces battements de mon cœur, à ce fré- 
missement de mes entrailles, l'éloignement et 
les longues années n'ont pas attiédi mon pre- 
mier amour ! Je t'aime et ne pourrais te dire 
pourquoi; je t'aime sans en chercher la cause 
et comme la mère aime son enfant, et l'enfant 
aime sa mère, sans m'en rendre compte ni vou- 
loir me rendre compte, dans la crainte de di- 
minuer mon bonheur !... Lorsque je respire ce 
souffle parfumé que tu m'envoies, lorsque je le 
sens qui effleure doucement mon front, je fré- 
mis jusqu'à la moelle, et je crois sentir la tendre 
étreinte du baiser maternel ! 

Avec quel religieux recueillement je con- 
temple cette végétation si jeune, dont la sève ré- 
pand partout sa magnificence ! ... et les contours 
onduleux de cescôtes!... et ces mouvements de 
terrain dont les lignes arrondies semblent avoir 
servi de modèle aux plus beaux paysages rêvés 
par nos poètes! Plus loin, sur des collines lé- 



LETTRE XIII. 269 

gèrement inclinées, d'immenses forêts vier- 
ges étalent sous le soleil leurs éternelles 
beautés, qui, toujours vertes, toujours fleu- 
ries, régnent sur la terre et domptent les ou- 
ragans. Lorsque j'aperçois ces palmiers sé- 
culaires , qui courbent leur orgueilleux feuil- 
lage jusqu'au bord de la mer, je crois voir les 
ombres de ces grands guerriers, de ces hommes 
de résolution et de volonté, compagnons de 
Colomb et de Vélasquez; je les vois, fiers de 
leurs plus belles découvertes, s'incliner dans 
leur reconnaissance devant l'Océan, pour le re- 
mercier d'un si magnifique présent. 



Le 7 au matin. 



J'ai passé une partie de la nuit sur le pont, 
dans mon hamac, baignée des rayons de la lune 
et abritée par la voûte étoilée du ciel. Toutes 
les voiles étaient déployées ; la brise, légère et 



370 LA HAVANE. 

tiède, frisait à peine la surface de la mer, splen- 
dide, frémissante, semée d'étincelles. Le navire 
glissait doucement, etl'eau, brisée par la quille, 
tournoyait, bondissait, et se brisant en écume 
blanche, laissait après elle de longs sillons de 
lumière : lout était éclat et richesse dans la 
nature ! — et lorsque moi, pauvre et faible mor- 
telle, les yeux fixés sur la voûte du ciel, j'aper- 
cevais les oscillations des voiles et des cordages 
doucement balancés dans les airs ; lorsque 
j'apercevais les étoiles, lançant des jets de lu- 
mière, s'agiter et s'incliner mollement vers 
moi, j'étais saisie d'une enivrante et divine ex- 
tase : — des larmes mouillaient mes paupières, 
et mon àme s'élevait à Dieu ; tout ce qu'il y a de 
beau et de bon dans la nature de l'homme de- 
venait l'objet de mon ambition. Il me semblait 
que, sans cette beauté intérieure, je n'étais pas 
digne de contempler tant de magnificence. Un 
désir ardent de perfection s'emparait de moi et 
se mêlait à la conscience de ma misère. — 
Alors, inclinant mon front dans la poussière, 



LETTRE XIII. 171 

j'offrais à Dieu ma bonne volonté, modeste 
holocauste d'une créature faible et bornée. 

J'ai beaucoup entendu parler de cette sub- 
stance merveilleuse que les chimistes nomment, 
je crois, protoxyde d'azote, de celte vie factice 
qu'elle excite et qui peut résumer, dans un mo- 
ment d'hallucination, toutes les joies de la vie 
humaine. Je ne crois pas qu'elle ait jamais fait 
naître d'enchantement pareil à celui d'une belle 
nuit passée en face du ciel, sur la mer des 
Tropiques. 



Le 7, à huit heures du matin. 

Encore quelques heures, et nous arrivons; en 
attendant, je suis toujours là, humant l'air natal 
et dans un ravissement presque comparable à 
celui de l'amour heureux. 

Tu connais ma répugnance pour les bateaux 
à vapeur, répugnance qui s'accroît de toute la 
poésie des voiles. L'expérience a confirmé mon 



272 LA HAVANE. 

aversion pour les uns et ma préférence pour 
les autres. Il est incontestable que le mouve- 
ment du navire à voiles est plus doux et plus 
régulier que celui du bateau à vapeur. Ce der- 
nier, outre le roulis et le tangage, est ébranlé 
sans cesse par le frémissement et le soubresaut 
que cause le mouvement de la roue, sans 
compter la violente et vive secousse qu'elle 
éprouve lorsqu'elle fend avec effort la vague 
agitée ; il faut ajouter à ces inconvénients la 
malpropreté, le malaise et les autres calamités 
inséparables de l'emploi de la vapeur. 

Les sentiments des femmes ne sont pas justi- 
ciables des économistes; quelque admirable que 
soit l'intelligence de l'homme qui met aux prises 
deux éléments pour profiter du résultat de leur 
lutte, je trouve plus grand encore l'homme seul 
aux prises avec les éléments. 

J'aime ce beau combat, ce danger, cette ob- 
scurité de l'avenir avec ses agitations, ses sur- 
prises et ses joies. Une traversée à la voile est 
un poëme plein de beautés et de chances im- 



LETTRE XIII. 873 

prévues où l'homme, par son savoir et par sa 
volonté, apparaît dans toute sa grandeur : le 
danger l'ennoblit par l'audace calculée qu'il 
met à le dompter. Aux caprices ou à la fureur 
de la mer il oppose sa force et sa prudence; il 
est vigilant à toute heure, merveilleusement 
patient; toujours aux prises avec des chances 
nouvelles, il sait également en profiter ou les 
dominer. 

L'homme a trouvé le moyen d'emprisonner le 
feu et d'en calculer les effets. Mais les vents sont 
incertains, leur force est inconnue, leur colère 
imprévue; c'est cette incertitude même qui con- 
stitue toute la poésie du navire à voiles. — C'est 
la vie humaine avec ses doutes, ses craintes, 
ses espérances et ses fausses joies; et lorsque 
le bonheur arrive, que la forte brise souffle sur 
l'arrière, comme on l'accueille, comme on lui 
fait fête , comme on est enivré ! — Tu serais 
ravie si tu voyais, du rivage, la grâce et l'élé- 
gance de notre navire ! — Orné de tous ses 
atours, les voiles déployées, les cordages har- 

I. 18 



274 JLA HAVANE. 

monieusement ajustés, comme une jeune fille 
qui accourt à la danse, il glisse empressé et 
joyeux sur la mer bleue. 

Le bateau à vapeur va plus vite; on sait 
d'avance le jour de son arrivée, on a droit, 
comme auTOulage, de lui imposer une amende 
s'il n'arrive pas à heure fixe; m'est avis 
même qu'on lui trouve aussi ses beautés, 
que des amateurs s'extasient sur le coup d'œil 
qu'offre la colonne de fumée se dissipant dans 
l'air. Quant à moi, la fumée ne me plaît que 
dans les usines, parce que je n'y vais guère; et 
comme je ne suis jamais assez pressée dans 
mes voyages pour préférer un wagon à une 
bonne voiture qui marche quand et comme je 
veux ; comme, en un mot, je préfère mon salon 
à ma cuisine, je laisserai le bateau à vapeur aux 
marchands et aux marchandises, et je voya- 
gerai à la voile. 



LETTRE XIII. «75 



A midi. 



Je suis établie sur un escabeau ; le soleil 
darde ses rayons sur ma tête, et je t'écris sur 
mes genoux. — Mais je suis heureuse, et veux 
te faire partager mon bonheur. Nous avançons, 
ayant toujours en face de nous la côte chérie. 
Mille bateaux pêcheurs vont çà et là, et en peu- 
plent les abords. La brise de mer, qui s'est 
élevée depuis deux heures, enfle les voiles des 
bâtiments divers, qui s'acheminent gaiement et 
d'un air de fête vers l'entrée du port; les uns 
nous précèdent, nous les perdons déjà de vue ; 
les autres nous suivent ou nous disputent le pas, 
et tous animés à la course, mouvants et joyeu*- 
sement éclairés par ce beau ciel, se dessinent 
dans Pair et se reflètent à la surface de cette 
mer si douce et si bleue, tandis que les vagues, 
brisées tour à tour par la quille de chaque bâti- 



176 LA HAVANE. 

ment, s'élèvent orgueilleuses pour retomber 
voluptueusement en panaches d'écume, traî- 
nant après elles des milliers de poissons aux 
couleurs chatoyantes, qui glissent, sautent et se 
jouent à la surface des eaux. — Déjà nous aper- 
cevons le Pan de Matanzas, la plus élevée de 
nos montagnes, et au-dessous d'elle, la ville de 
ce nom, habitée par douze mille âmes et en- 
tourée de nombreuses sucreries. A quelque 
distance, et plus près de la côte, je découvre le 
village de Puerto Escondido; à ces chaumières 
de forme conique, couvertes jusqu'à terre de 
branches de palmiers ; aux buissons touffus de 
bananiers qui, de leurs larges feuilles, prolé- 
gent les maisons contre les ardeurs du soleil ; à 
ces pirogues amarrées sur le rivage, et à la 
quiétude silencieuse de l'heure de midi, vous 
diriez que ces plages sont encore habitées par 
des Indiens. 

Nous voici en face de la ville de Santa- 
Cruz, qui tient son nom de mes ancêtres, et 
qui, toute gracieuse, s'avance sur la rive. Son 



LETTRE XIII. 877 

port sert d'abri aux pêcheurs et de débouché 
aux denrées des habitations voisines. Toutes 
ces petites villes, placées sur le bord de la mer, 
n'ont le privilège d'exportation que pour la 
Havane, entrepôt général des richesses de l'île, 
qui les répand ensuite dans toutes les parties 
du inonde. — Quelle est cette ville si propre, 
si pittoresque, au port facile, et si bien garantie 
des ouragans? C'est la ville de Jaruco, à laquelle 
se rattache le titre de ma famille. Mon frère en 
est justicia mayor, et, ce qui vaut mieux, il en 
est le bienfaiteur. 

Nous avançons rapidement, et déjà s'éloigne 
derrière nous le château de la Force, avec ses 
bastions démantelés et ses deux hommes de 
garnison. Sous Philippe II, il fut question d'éle- 
ver des fortifications dans ses nouveaux États 
d'outre-mer; mais le conseil du roi décida qu'il 
n'en était pas besoin, tant était grande, chez 
les Espagnols, la conviction de leur propre 
force. Cependant les pirates de toutes les na- 
tions ne tardèrent pas à désoler les côtes d'His- 



278 LA HAVANE. 

paniola et de Cuba. En 1538, cette dernière 
ayant été pillée, incendiée et détruite par une 
bande de flibustiers, ses habitants se réfugièrent 
dans les bois avec leurs familles. 

El adelantado don Fernando de Soto, dont 
l'autorité était souveraine, ordonna qu'on re- 
levât la ville et fit construire le château de la 
Fuerza, qui ne fut achevé qu'en 1544. A cette 
époque seulement on permit aux navires et aux 
escadres d'entrer dans le port. 

Dans le cours de la même année, plusieurs 
vaisseaux de guerre, commandés par Robert 
Bail, attaquèrent de nouveau la ville, qui fut 
vaillamment défendue par le commandant du 
port et par les habitants. Le conseil du roi or- 
donna qu'on n'épargnât aucuns frais pour forti- 
fier la ville. C'est alors que le château du Morro 
s'éleva avec ses redoutables bastions; le port 
de la Havane, déjà le plus beau et le plus sûr de 
l'Amérique, en devint aussi le plus fort, et l'an- 
cienne forteresse de la Fuerza resta presque 
abandonnée. Néanmoins, et eu égard à ses an- 



LETTRE XIII. 279 

ciens services et à sa position du côté du nord, 
on lui a laissé le poste honorable de vedette, ses 
deux soldats de garnison et son nom de Fuerza; 
seulement on y a ajouté l'adjectif Vieja. 

Nous reviendrons sur toute cette histoire, ma 
chère fille; je suis en face du port, et mon cœur 
bat si fort que j'ai peine à le contenir. — Voici 
el Morrillo, dont la silhouette se dessine sur la 
clarté rouge du soleil, avec sa cloche et sa lé- 
gère coupole chinoise. — Autour d'elle flottent, 
au gré des vents et dans des directions diffé- 
rentes, de petits pavillons de couleurs variées, 
qui annoncent la nation et le calibre des bâti- 
ments en vue du port. 




LETTRE XIV 



SOMMAIEB 

Nous longeons les côtes. — Le carcel de Tacon. — En vue du 
port. — Changement de proportions entre les objets vus à 
diverses époques de la vie. — La Havane. — Aspect de la 
côte et de la ville. — Faubourgs de la Luz et de Jésus- 
Maria. — Casa de Beneficencia. — La Punla. — Intérieur 
des maisons. — La vie à jour. — Souvenirs de mon enfance. 

— Santa-Clara. — La mulâtresse Dominga. — Mamita. — 
Les premières sensations. — Physionomie et mouvement de 
la ville. — Génération nouvelle. — Négresses portant des en- 
fants blancs. — Mon oncle Montalvo. — Le bruit de la ville. 

— Crescendo. — La foule bigarrée. — Activité commerciale. 

— Costumes variés. — Nous jetons l'ancre. — Mon passe- 
port. — L'équipage d'une chaloupe. — Mes jeunes cousins. 

— LaJuntadc Sanidad se fait attendre. — Arrivée de mon 
oncle. — Minuit. — Reconnaissance instinctive des objets 
et du pays. — Volupté des souvenirs. — Les Quilrins, les 
Ninas, les Bojios, les Aguinaldos , les Pilalayas. — Physio- 
nomie locale. 



LETTRE XIV 



A LA MÊME. 



Le même jour, toujours en face du port. 

Devant moi, du côté de l'occident, le Morro, 
planté sur son âpre rocher, s'élève hardiment 
et s'avance dans la mer. — Mais qu'est donc de- 
venue cette masse énorme qui jadis me semblait 
menacer le ciel ? ce rocher colossal que mon 
imagination élevait à la hauteur du mont Atlas? 
— Rien n'a plus la même proportion : au lieu 



284 LA HAVANE. 

de cette lourde et colossale forteresse , la tour 
du Morro me paraît seulement élancée, déli- 
cate, harmonieuse dans ses contours, une svelte 
colonne dorique assise sur son rocher. — Mais 
quel est le jugement de l'homme qui ne s'aUère 
parle cours du temps? — La pierre dont le Morro 
est bâti a beaucoup blanchi, et son éclat con- 
traste avec la noire âpreté du roc, avec la lourde 
et sombre ceinture formée par les douze apôtres 
qui l'étreignent (1). 

Maintenant, nous dé\ions vers la gauche; 
la brise souffle à l'arrière. — Encore quelques 
brasses, et nous touchons le port ! — Avant d'y 
entrer, et sur la rive droite, du côté du nord- 
ouest, quelle est cette ville nouvelle qui s'élève, 
dont les petites maisons , tou tes fraîches et peintes 
de vives couleurs, se mêlent et semblent se con- 
fondre à l'œil avec les prés fleuris où elles sont 
semées? — On dirait un bouquet de fleurs sau- 
vages au milieu d'un parterre. 

(1) Douze canons qu ; entourent la forteresse, vulgairement appelés 
les douze apôtres. 



LETTRE XIV. 285 

Ce sont les faubourgs de la Luz et de Jesas- 
Maria, composés jadis de bojios, transformés 
en élégantes quintas. — Puis, comme une pensée 
de mort dans un jour de bonheur, quel est le 
colossal fantôme qui s'élève du milieu de ces 
gracieuses habitations et semble vouloir les en- 
velopper de son blanc linceul? — A ces murs 
épais, à ces grilles dont les pointes aiguës et 
meurtrières se dessinent au loin sur chacun de 
ses étages, je reconnais la carcel de Tacon. — 
L'ancienne prison n'ayant pas suffi à ses inexo- 
rables sévérités, il en fit bâtir une qui est im- 
mense comparativement aux autres bâtiments 
de la ville, apparemment dans l'intention d'y 
loger un jour tous les habitants. A quelques pas 
de là et entouré de cyprès gigantesques, on 
aperçoit le cimetière, qui n'existait pas dans 
mon enfance. Je le devine, ce lieu funèbre, 
à la croix noire qui, comme un regard de mi- 
séricorde, plane au-dessus des lombes. Jadis la 
cendre des morts s'entassait sous les dalles des 
églises et demandait en vain un repos solitaire 



286 LA HAVANE. 

sous la voûte du ciel. — Puis la maison de Be- 
neficencia, non loin de la plage, au milieu des 
sables brûlants, au bord de la mer. 

Mais, mon enfant , voici déjà la ville qui 
se mêle à ses faubourgs. — La voilà, c'est bien 
elle, avec ses balcons, ses tentes, ses terrasses; 
puis ses jolies maisons bourgeoises de plain- 
pied , aux grandes portes cochères, aux im- 
menses fenêtres grillées. Portes et fenêtres 
sont ouvertes; tout est à jour, l'œil pénètre 
jusqu'aux intimités de la vie domeslique, de- 
puis la cour arrosée et couverte de Heurs jus- 
qu'au lit de la niha, dont les rideaux de linon 
sont garnis de nœuds roses. Ensuite viennent 
les maisons aristocratiques à un étage, entou- 
rées de galeries que signalent de loin de longues 
rangées de persiennes vertes. — J'aperçois déjà 
le balcon de la maison de mon père qui s'al- 
longe en face du château de la Punta ; puis, à 
côté, un balcon plus petit. — C'était de là que 
tout enfant, je contemplais le ciel étoile et res- 
plendissant des tropiques, et que mon âme, au 



LETTRE XIV. 287 

bruit sourd et régulier des lames qui se bri- 
saient en écume sur la grève, exhalait ses pre- 
miers parfums, s'élançait vers de saintes révé- 
lations! C'était là qu'inquiète, troublée, atten- 
drie , la vue fixée sur l'immense étendue de la 
mer bleue et scintillante, je devinais, aux naïfs 
élans de mon cœur, qu'il y avait quelque chose 
d'aussi vaste qu'elle, d'aussi mobile, d'aussi 
puissant! — Je sentais déjà s'émouvoir au-de- 
dans de lui-même ce monde intérieur oùbruis- 
saient de loin toutes les joies et toutes les dou- 
leurs humaines , mais dont le premier reten- 
tissement était accompagné de si pures volup- 
tés, de si divines harmonies ! — Voici les clo- 
chers de la ville qui s'élèvent dans l'air. Parmi 
eux je reconnais celui de Santa-Clara, et au- 
dessus je crois voir l'image de la sœur Inès, 
planant comme un léger nuage, avec son visage 
pâle et ses grands yeux noirs ! — puis le vieux 
monstre de Dominga la mulâtresse , avec sa 
lanterne sourde, m'épiant à travers les cloîtres! 
— Et illusions et réalités se mêlent dans ma 



288 LA HAVANE. 

tête troublée et font battre mon cœur à le bri- 
ser. — Mais, que vois-je à l'entrée de la ville? 
La terrasse de la maison de Mamita! — Toute 
mon âme s'élance vers ces lieux ! Elle pénètre 
avec un saint respect sous ces murs noircis par 
le temps , où la main d'un ange prêta son appui 
à mes premiers pas ; où, à l'ombre de ses ailes 
maternelles, je fus préservée de ces traits dont 
l'atteinte flétrit pour toujours la pureté. — C'est 
là que toujours entourée d'exemples d'ordre et 
de sagesse, j'appris à connaître et à aimer le 
bien ; c'est là que la vertu m' apparut comme 
inséparable de notre propre nature, tant ses 
divins préceptes étaient appliqués sans effort 
aux plus simples actions de la vie ! 

Oh! mon enfant, que je fus bien inspirée 
lorsque, cédant au devoir, j'entrepris un si rude 
et si périlleux voyage! Que je rends grâces à 
Dieu de m' avoir conduite, à travers l'Océan, à 
deux mille lieues de mes foyers , pour saluer 
encore une fois la terre qui m'a vue naître! 
Teresilla, Mananita, tantes chéries et révérées, 



LETTRE XIV. 289 

recevez l'hommage de mon cœur reconnais- 
sant, vous, jeunes, belles et dont la bonté ne 
fut point rebutée par les soucis et la responsa- 
bilité qu'entraînaient les soins de mes premières 
années! Mon âme est saisie d'un attendrisse- 
ment profond à la vue de ces lieux où je fus re- 
çue dans la vie avec tant d'amour et de sollici- 
tude, où j'ai vu éclore tant de bons sentiments! 
— Ici la charité se pratiquait en famille, à l'om- 
bre et toujours accompagnée de cette naïveté 
charmante , de cette franche candeur créole 
qui attache et subjugue les volontés. A de tels 
souvenirs, je sens mille ardentes sympathies se 
réveiller dans mon sein. Ombre de Mamila, la 
révérée de mon âme, qui comme une vapeur 
suave planes au-dessus de ce bienheureux sé- 
jour, salut, chère âme, bénis-moi ! 

Nous avançons toujours, et déjà les balcons 
se remplissent de monde à notre passage : on 
nous lorgne, on nous salue par des hourras. 
Parmi la foule je distingue des négresses ha- 
billées de mousseline, sans bas, sans souliers, 
i. i» 



290 LA HAVANE. 

portant dans leurs bras des enfants blancs 
comme des cygnes. — De jeunes filles à la taille 
svelte, au teint pâle, traversent légèrement 
les longues galeries , avec leurs chevelures 
noires en boucles flottantes et leurs draperies 
diaphanes que la brise emporte et que le soleil 
éclaire ! — Mon cœur se serre , mon enfant , 
quand je pense que je viens ici comme une 
étrangère. Cette nouvelle génération parmi la- 
quelle j'arrive ne me connaît pas, et une grande 
partie de l'autre, je ne la retrouverai plus ! — 
Nous voici en face d'un balcon plus avancé sur 
la mer, où chacun s'agite, trépigne, et, les bras 
étendus, les mouchoirs déployés, semble riva- 
liser à qui sera vu le premier. — La maison 
m'est inconnue, elle ne dit rien à mes souve- 
nirs, et pourtant je ne sais quelle sympathie se- 
crète, quel attrait mystérieux, me portent vers 
elle. — Oh! oui, c'est la maison de mon oncle 
Montalvo, de mon ami, de mon protecteur, de 
mon père ; et je n'avais pas besoin d'en recevoir 
la confirmation de mon cicérone, don Salvador, 



LETTRE XIV. 291 

le capitaine du bâtiment négrier : mon cœur 
l'avait déjà nommé. 

Mais d'où viennent ces éclats de voix mêlés à 
de monotones et tristes cadences? Comme à 
l'approche d'un volcan, l'air se remplit par de- 
grés de sauvages harmonies : ce sont des cris et 
des chants à la fois ! Et quels chants, Dieu de 
miséricorde ! si tu les entendais ! Plutôt que des 
mélodies humaines, on dirait un concert donné 
par les esprits infernaux dans un jour de cat- 
tivo umore. Puis les murmures des eaux de 
la mer, le bruit des rames qui font mouvoir en 
tous sens d'innombrables barques, conduites 
par des nègres à demi nus , fumant et nous 
montrant leurs dents en signe de contentement 
et de bienvenue. 

Nous longeons les quais, couverts d'une foule 
bigarrée de blancs, de mulâtres et de nègres : 
les uns sont habillés de pantalons blancs, de 
vestes blanches, et coiffés de grands chapeaux 
de paille; les autres ne portent qu'un caleçon 
court de toile rayée, et un madras de couleur 



292 LA HAVANE, 

roulé sur le front ; plusieurs ont le chapeau de 
feutre gris sur les yeux, la ceinture rouge né- 
gligemment attachée au côté, et tous sont af- 
fairés, pressés, ruisselants. — On voit pêle- 
mêle des tonneaux, des caisses, des colis portés 
par des carretons, traînés par des mules et 
conduits nonchalamment par un nègre en che- 
mise. De tous côtés on lit café, sucre, cacao, 
vanille, camphre ou indigo , et les braves gens 
de nègres toujours de chanter et de crier à vous 
fendre la tête ; car ils ne savent travailler qu'au 
son de leurs bruyants éclats fortement cadencés. 
— Partout on se meut, on s'agite, rien ne reste 
en place; la rareté diaphane de l'atmosphère 
prête même au bruit, comme à la clarté du 
jour, quelque chose d'incisif et d'éclatant qui 
pénètre dans les pores et donne le frisson ; la vie 
est partout, dans tout, mobile, ardente comme 
le soleil qui darde ses rayons sur nos têtes. 

Nous venons de jeter l'ancre au milieu d'une 
forêt de mâts et de cordages; et comme les pas- 
sagers préparent leurs passe-ports, j'ai songé au 



LETTRE XIV. 293 

mien, et me suis mise en devoir de le chercher 
encore. Mais vaine recherche! après avoir bou- 
leversé tous mes papiers, je reconnais de nou- 
veau que je l'ai laissé à Paris; pourtant j'ai 
traversé l'Angleterre et les États-Unis sans qu'il 
en ait été question. Bien que les choses se pas- 
sent ici autrement, j'espère qu'on ne me ren- 
verra pas sans que mon pied ait foulé la terra 
patria. Je ne suis nullement inquiète; il me 
semble qu'en arrivant dans mon pays j'arrive 
chez moi. Quel droit plus sacré que de vivre 
sur le sol natal? La seule propriété incontes- 
table de l'homme doit être celle-là; ce premier 
lot que la nature lui accorde en naissant n'est 
pas plus vaste, hélas! que le dernier. 

Plusieurs barques se dirigent vers nous. 
Elles conduisent des amis, des curieux, les pré- 
posés de la douane, et par leur organe un mes- 
sage fort poli de la part de l'intendant. — Ceci 
est de bon augure pour l'affaire dupasse-port. 

Au milieu de ces chaloupes j'en distingue 
une plus affairée , plus impatiente d'aborder 



S94 LA HAVANE. 

notre bâtiment. Elle est peinte en blanc, rayée 
de bandes rouges, et ses rameurs, en larges pan- 
talons blancs, le corps entouré de ceintures 
bleues et cramoisies, haletants, la poitrine gon- 
flée, le front ruisselant , avancent, avancent... 
Déjà ils atteignent le brick. — Quatre jeunes 
gens l'occupent , dont l'aîné annonce à peine 
vingt-deux ans : ils sont debout, les bras étendus 
et les mouchoirs déployés. Leur costume est 
élégant et recherché, leurs tailles sont élancées 
et fines, leur teint, encore adolescent, s'om- 
brage rnoelleusement d'un duvet soyeux, et 
leurs vifs regards se voilent par je ne sais quelle 
teinte douce de jeunesse et de candeur; quel- 
que chose de souple et de délicat dans toute leur 
personne leur donne une grâce parfaite, et 
comme ils s'avancent à la fois hors de la cha- 
loupe, folâtres, joyeux et empressés, on les 
prendrait pour une nichée de nos plus beaux 
oiseaux. — Ce sont les fils de mon oncle de 
Montalvo, mes cousins germains. 
Les agents de la junta de sanidad n'arrivent 



LETTRE XIV. 295 

pas ; — nous sommes, en attendant, traités en 
pestiférés et réduits à échanger de loin quel- 
ques paroles avec les personnes qui se promè- 
nent dans des barques autour de notre navire. 

Enfin on nous prévient que les représentants 
de la Faculté dînent; et comme ils n'ont pas l'ha- 
bitude de se déranger en pareille occasion, nous 
sommes obligés de rester encore quelques heu- 
res dans notre prison au grand air. 

Un homme d'un âge avancé, en habit noir, dé- 
coré de la grande croix d'Isabelle la Catholique, 
aux cheveux poudrés, au teint pâle, aux traits 
fins, au regard expressif et au port noble, s'a- 
vance seul, deboutdans une chaloupe. — Il m'ap- 
pelle, je l'entends de loin, a Mercedes! dit-il 
d'une voix douce, émue... Mercedes! seule!» 
Et ses yeux, dont l'expression de bonté est ravis- 
sante, sont remplis de larmes. — Il me regarde 
comme regardait ma mère ! — Oui, c'est lui ! mon 
oncle chéri ! Je le devine plutôt que je ne le re- 
connais, et ne retrouve pas de différence entre 
ces deux mouvements de mon âme 1 — On dirait 



296 LA HAVANE. 

que mon cœur devient ma vue dans cet instant, 
car je sens mon cœur, ma vue et ma mémoire 
se confondre dans cette vive révélation. — Il 
s'approche toujours, suivi d'autres chaloupes. 
— Mon oncle, mon frère, tous les miens le sui- 
vent sans doute ! — Mon cœur les appelle. — Je 
meurs d'anxiété et dimpalience ! — Mais encore 
d'autres barques. — Une chaloupe aborde. — 
Ce sont eux ! — Adieu, mon ange ! — Adieu ! — 



Même jour, le soir. 

!1 est minuit, et je suis bien lasse ; mais je ne 
veux pas me coucher sans te raconter une 
partie des agitations de ma journée. 

Nous sommes descendus au môle, en face de 
l'église de Saint-François. Après avoir traversé 
le quai, je suis montée en volante avec mon on- 
cle, et nous nous sommes dirigés vers sa maison. 

Je ne saurais te dire, mon enfant, l'émotion 
que j'éprouvais en me retrouvant au milieu de 



LETTRE XIV. 297 

cette ville où je suis née, où j'ai fait mon pre- 
mier essai de la vie. Chaque objet qui frappait 
ma vue renouvelait une impression d'enfance, 
et je me sentais pénétrée de je ne sais quelle 
joie folle et sauvage qui m' attendrissait jusqu'à 
la moelle et me faisait pleurer. Il me semblait 
que tout ce que je voyais m'appartenait, et que 
toutes les personnes que je rencontrais étaient 
mes amis. J'aurais embrassé les femmes, donné 
la main aux hommes, — j'aimais tout! les fruits, 
les nègres qui les portaient sur leur tête pour les 
vendre, les négresses qui se pavanaient en se 
balançant sur les hanches dans la rue, avec leur 
mante sur la tête , leurs bracelets autour des 
bras et leur cigare à la bouche ! J'aimais les 
plantes parasites qui folâtraient sur les toits, et 
les guirlandes d'aguinaldos et de manzanillas 
qui pendaient sous les gouttières; le chant des 
oiseaux me ravissait; l'air, la lumière, le bruit, 
m'enivraient! — J'étais folle! j'étais heureuse! 
A ces voluptés du souvenir succédait la sur- 
prise charmante que me causait l'étrange as- 



298 LA HAVANE. 

pect de cette ville du Moyen-Age conservée 
intacte sous le tropique, et ces coutumes sin- 
gulières où l'on retrouve à la fois l'Espagne et 
l'Amérique; ces rues étroites bordées de mai- 
sons basses, à balcons de bois et à fenêtres 
grillées, toutes percées a jour ; — ces habitations 
si propres, si luisantes, si gaies, où l'on aper- 
çoit le quitrin (voiture du pays) dans le salon , 
et digne d'y figurer par son élégance et sa fraî- 
cheur; puis la nina, enveloppée de sa robe 
aérienne, ses beaux bras nus enlacés autour de 
la grille, plongeant un œil curieux dans la rue; 
et , dans le fond , la cour garnie de fleurs et 
l'eau jaillissante de la fontaine, dont les gouttes 
fraîches et limpides répandent la vie sur les 
pétales de lapilalaya et du bolador. — Mais, à 
demain, mon enfant ; — j'entre chez mon oncle , 
je te dirai bientôt les nouvelles émotions qui m'y 
attendent. 



LETTRE XV 



SOMMAIRE 

Premiers moments. — Nègres et négresses. — La foule em- 
pressée. — Marna Agueda. — La vieille négresse. — Maison 
de mon oncle. — Intérieur des familles. — Luxe de la table. 

— Les plats créoles. — Vagiaco. — Le suprême de volaille 
dédaigné. — Les bulacas. — Les négresses sur leurs nattes. 

— Un rout sous le tropique. — Naturel des femmes hava- 
naises. — L'angelus et la bénédiction. — Le Mamey. — Le 
patriarche O'Farrill. — Mon oncle comte Juan de Montalvo. 

— Les femmes et les présents. — Les chemins. — Les délais. 

— Le soleil des tropiques. — Ses effets sur la constitution et 
sur le caractère. — Indolence et violence. — Inactivité et 
passion. — Le soleil, ennemi public. — Puissance et fécon- 
dité de la vie. — Impossibilité de terminer aucune affaire. — 
Les moustiques. — Une histoire de fourmis. — La butaca 
sur le balcon. — Le paseo de Tacon. — La nuit à la Havane. 

— Le droit d'asile. — Les assassinats. — José-Maria et Pedro- 
Pablo. — Récit de ma tante. — Les voleurs honnêtes. — 
Une histoire de bandit. — Le Maboa, YAllhca, le Yagua. — 
Les négresses et leurs cigares. — Maies et guacalotes. — 
Air de fête. — Excellente tenue de la population. — Les 
chiens et les bandits. — Les rues le soir. — La promenade. 

— La maison paternelle. 



LETTRE XV 



A LA MÊME 



Havane, le 11 juin. 

Pendant plusieurs jours, ma ïeresa, il m'a 
été impossible de l'écrire. La maison de mon 
oncle Juanito, à qui je dois l'hospitalité, ne dés- 
emplit pas depuis mon arrivée. Je suis en- 
tourée de parents, d'amis, de vieux serviteurs 
de la famille , les uns que je reconnais en dépit 



30S LA HAVANE. 

des injures du temps, d'autres que je ne recon- 
nais pas du tout. Là, une jeunesse affectueuse 
qui me traite avec la familiarité fraternelle, et 
qui m'est tout à fait inconnue ; ici, des visages 
étrangers, mais tous ouverts et joyeux, qui se 
posant devant moi comme pour se faire peindre, 
me demandent d'un air gracieux et fin : « Me 
reconnais-tu ?» — Et moi, pour ne pas les cha- 
griner, de répondre : « Oui. » — Puis, partant 
de là, je mêle et confonds tout, prenant le fils 
pour le père, le neveu pour l'oncle, et cent 
autres gaucheries qui excitent l'hilarité géné- 
rale et qui me font damner. 

Ensuite arrivent les nègres et négresses, 
joyeux, attendris, chacun présentant la liste de 
ses droits à me regarder, à être reconnu à son 
tour : l'une m'a élevée, l'autre jouait avec moi, 
l'autre faisait mes souliers ; celle-ci chantait 
pour m' endormir; celle-là dut sa liberté aux 
soins qu'elle donna à mon enfance. Ensuite 
arrive mon frère de lait, un grand nègre de six 
pieds, * beau comme sa mère, à la mine douce 



LETTRE XV. 303 

et tendre. — Enfin, le croiras-tu ? jusqu'à Marna 
Âgneda, la nourrice de ma mère, qui vit encore 
et traîne à pied ses longues années pendant deux 
lieues pour venir me baiser les mains et m'ap- 
peler sa fille ! — Si tu la voyais, la pauvre vieille, 
avec ses longues mains décharnées, attachées 
à des bras plus décharnés encore ! puis sa 
robe à manches courtes, et sa poitrine flétrie, 
à découvert jusqu'à la ceinture ! Là commence 
seulement une robe légère de batiste , peinte 
en couleurs fantastiquement assorties; une 
mante brune couvre sa tête et encadre son vi- 
sage bien noir, bien ridé, sur lequel se dessi- 
nent deux grands yeux ronds à fleur de tête, 
dont le blanc sanguinolent décèle encore l'ar- 
deur du sang africain, mais dont l'expression 
sauvage est attiédie par un affaissement des 
rayons visuels, preuve de la décadence de la 
nature. — La voilà, la bonne vieille, en face de 
moi , établie sur le meilleur fauteuil de ma 
chambre, les mains appuyées sur ses genoux, 
la tète en avant, me dévorant des yeux et ré- 



304 LA HAVANE. 

pondant à chaque question que je lui fais sur 
les membres de sa famille : « Mori. » — (Il est 
mort. ) 

La maison de mon oncle est fort vaste. Elle 
est entourée de hautes et longues galeries à 
perte de vue, et garanties du soleil par des per- 
siennes. C'est dans une de ces galeries que 
nous dînons; ici, point de salle à manger entre 
quatre murs , elles sont interdites par la cha- 
leur. D'ailleurs, les familles sont si nombreuses, 
que même les repas ordinaires exigent un grand 
espace et ont toujours un air de fête par le 
nombre des convives et des serviteurs et par 
la profusion désordonnée des mets. Il n'est pas 
rare, pour peu qu'on invite quelques convives 
étrangers, de payer un dîner trois ou quatre 
mille piastres. Il n'y a guère de maison opulente 
qui n'ait un cuisinier français et ne parvienne 
ainsi à réunir sur sa table les mets les plus ex- 
quis de la cuisine française, avec le luxe des ri- 
chesses que la nature prodigue à nos colonies. 

Les Havanais mangent peu à la fois, comme 



LETTRE XV. 305 

les oiseaux ; on les trouve, à toute heure du jour, 
avec un fruit ou une sucrerie à la bouche. Du 
reste, ils préfèrent les légumes, les fruits et 
surtout le riz. La viande est une nourriture peu 
convenable au climat. Us sont friands plutôt 
que gourmands. Les grands seigneurs, malgré 
le luxe européen de leurs tables, réservent leur 
véritable sympathie pour le plat créole : ils 
goûlent les autres mets, ils se nourrissent de 
celui-ci : les uns sont le luxe de l'opulence 
qui sert à régaler l'étranger, l'autre est comme 
ces meubles d'affection et d'habitude, souvent 
décolorés par l'usage, mais qui conservent fidè- 
lement les plis du corps, sur lesquels on aime à 
se retrouver , et dont on préfère la vieille étoffe 
aux cachemires et aux brocarts d'or. Moi-même, 
après de si longues années, je ne saurais te dire 
avec quel délice je savoure ces caïmitos veloutés, 
ces zapotillos suaves et d'un goût sauvage, ces 
mameyes, nourriture des âmes bienheureuses 
dans les vallées sacrées de l'autre monde, selon 

la croyance haïtienne, et enfin le mamon, cette 
i. 20 



306 LA HAVANE. 

crème exquise dont le goût, composé des plus 
délicieux parfums, est un nectar digne de l'Éden. 
Et lorsque ma tante m'offrit un suprême de vo- 
laille , moi , joyeuse et béate en face d'un 
simple agiaco, je lui répondis avec un ton de 
dédain : « Je méprise le suprême de volaille; 
je ne suis venue ici que pour manger des plats 
créoles. » 

Quelque grande que soit la maison de mon 
oncle, elle suffit à peine à contenir sa famille 
et ses serviteurs. Il a dix enfants, autant de pe- 
tits-enfants, et plus de cent nègres pour son 
service de ville. Mon oncle est un brave et digne 
homme, éclairé, juste, aimant son pays avec 
passion et d'une bonté inépuisable. Sa philan- 
thropie ne se porte pas seulement sur ce qui 
l'entoure, mais sur tout ce qui souffre. Fort sa- 
vant en physiologie et en médecine , il guérit 
grand nombre de malades et ne se borne pas 
à traiter lui-même ses enfants et ses esclaves; 
mais comme sa science est en vénération et qu'il 
n'est bruit que des aures merveilleuses qu'il a 



LETTRE XV. 307 

faites, on l'implore de toutes parts. Telle est 
l'humanité dévouée de son cœur, qu'au milieu 
des soins que réclament ses habitations, où il 
a huit cents esclaves à surveiller, et du grand 
nombre d'affaires publiques qui l'occupent, 
toutes les fois qu'un pauvre malade réclame ses 
soins, mon oncle accourt à son aide , souvent 
même au milieu de la nuit. 

Dans la crainte de ne pas suffire seul au bien 
qu'il voudrait faire, il a communiqué à tous ses 
enfants ses connaissances spéciales, et souvent 
on trouve l'une ou l'autre de ses ravissantes 
filles, images vivantes de la Charité, le regard 
animé d'une bienfaisante espérance, occupées à 
peser gravement la merveilleuse poudre, de 
leurs doigts blancs et eftilés. Mais c'est surtout 
lorsqu'il s'agit du bien du pays que notre bon 
oncle est admirable d'activité : alors il devient 
infatigable. La plupart des commissions orga- 
nisées pour accroître la prospérité de l'île l'ont 
pour chef ou pour président; toujours il est le 
premier, lorsqu'il s'agit d'encourager une dé- 



308 LA HAVANE. 

couverte, de donner de l'élan à un projet utile 
à son pays, et cela avec cette véhémence, cette 
ferme et chaleureuse volonté qui sont des fruits 
de notre soleil. 

Ma tante, Maria - Antonia , est une sainte 
femme; c'est elle qui fait de ses propres mains 
les layettes pour ses négresses, et qui envoie 
une partie des mets délicats de sa table à ses 
esclaves vieux ou malades. Elle ne gronde ja- 
mais ses nègres et leur permet toutes sortes de 
paresses et d'insouciances dans le service ; 
aussi, excepté l'heure des repas, voit on ses 
négresses étalées toute la journée par terre sur 
des nattes de jonc, chantant, causant et se pei- 
gnant l'une l'autre. 

Depuis mon arrivée, nous avons tous les 
soirs un brillant rout chez mon oncle; la gra- 
vité espagnole , l'indolence créole et le naturel 
en font à la fois les frais. Les hommes répandus 
dans les galeries, éclairées par des bougies et 
des lanternes de cristal suspendues au plafond, 
se promènent en fumant et causent affaires ou 



LETTRE XV. 309 

galanterie, pendant que les femmes, assises en 
cercle sur des sièges qui se balancent tout seuls 
et qu'on appelle butacas , parlent entre elles de 
celte voix câline que tu sais, et s'éventent per- 
pétuellement, quoique la brise de mer, qui s'en- 
gouffre dans les balcons, fasse vibrer tous les 
carreaux el battre toutes les portes; elle soui- 
llerait aussi toutes les lumières, si l'on n'avait 
pas la précaution de les couvrir sous des clo- 
ches de cristal ; mais hors du courant de la brise, 
l'atmosphère brûle comme la lave enflammée 
de l'Etna. 

A peine le premier son de Y Angélus frappe 
l'air, que les conversations s'arrêtent; chacun se 
lève et prie debout à demi voix : la cloche cesse 
de retentir, on s'embrasse , on se souhaite le 
bonsoir, les enfants viennent recevoir la béné- 
diction de leur mère; puis on se rasseoit, et les 
conversations recommencent. 

La plupart de ces causeries ont peu de portée, 
comme partout; mais ici, au moins, le naturel 
et la simplicité les font valoir. L'absence de ma- 



810 LA HAVANE. 

nége des femmes créoles donne à leur commerce 
un attrait indicibile ; tout est naturel chez elles, 
et on les voit vieillir sans s'en apercevoir et 
sans que la perte de leurs charmes les affecte : 
il ne leur vient jamais l'idée de cacher un de 
leurs cheveux blancs , de voiler une ride ; cette 
probité de l'âme, cette abnégation volontaire, 
en les rendant plus aimables , prolonge leur 
jeunesse et les fait aimer au delà des écueils du 
temps. 

La vie de famille, à la Havane, renouvelle les 
charmes de l'âge d'or : on y retrouve les élans 
naïfs du cœur, l'abandon dans la confiance , la 
foi dans l'amour et dans l'amitié, et quelque 
chose de souple, de moelleux, de caressant, 
qui va jusqu'au fond du cœur de celui qui en 
est l'objet. Quoi de plus doux que cette sécurité 
dans la bienveillance et dans l'affection de tous ! 
c'est un duvet précieux sur lequel l'âme se re- 
pose mollement. 

Écoutez à la porte de ce salon où la fa- 
mille est réunie : tout est pétulance , gaieté , 



LETTRE XV. 311 

abandon, délire! On se tutoie; les âges, les 
conversations se mêlent; tout le monde est heu- 
reux, le bien-être est partout : c'est que le cœur 
est seul chargé des honneurs de la fête. 

Je ne saurais le dire tous les soins, toutes les 
tendresses dont je suis l'objet ; c'est à qui vien- 
dra me voir, à qui me donnera un cadeau, un 
souvenir : — les fruits , les fleurs pleuvent sur 
moi, et même l'or; car c'est une coutume créole 
de se faire présent en famille d'une once d'or 
comme d'un ananas ou à'xmmamey ; et cela avec 
une naïveté, une tendre bonhomie d'expres- 
sion vraiment admirables. Ces présents m' ar- 
rivent enjolivés et parés de fleurs, de sucreries 
et de mille recherches ravissantes. Mais ce qui 
me touche le plus, c'est lorsque mes cousines 
m'envoient pour messagère une de leurs petites 
lilles, et que la jolie nina m' arrive chargée d'un 
fruit plus grand qu'elle, ou d'un bouquet de 
cactus presque aussi beau que l'incarnat velouté 
de ses joues, et que, pliant sous le poids, elle 
me dit, levant vers moi ses grands yeux pleins 



813 LA HAVANE. 

de candeur : « Voilà ce que marna t'envoie. » 
( Esto te manda marna. ) 

3 'attends mon frère, qui n'était pas à la Ha- 
vane à mon arrivée , et mon grand-oncle Ra- 
faël O-Farrill, un des patriarches de la famille. 
Les routes, déjà fort mal établies et livrées aux 
intempéries des saisons, deviennent imprati- 
cables pendant les pluies ; les rivières débor- 
dent; et, comme faute de ponts etde bacs, on ne 
peut les passer qu'à gué, on est constamment 
exposé à des accidents; aussi, à peine l'époque 
des orages arrive-t-elle, que chacun s'empresse 
de rentrer en ville, au risque de rester une 
journée entière perdu dans une ornière ou dans 
un ravin. Cette absence de chemins praticables 
oblige ainsi les Havanais à rentrer à la ville au 
moment même où l'ardeur de la canicule ap- 
pelle les maladies et leur rendrait plus néces- 
saire l'air pur de la campagne. 



LETTRE XV. 318 



12 juillet. 

La chaleur est excessive ; le vent souffle 
comme d'une fournaise; tout travail devient 
impossible, et j'éprouve une angoisse vague, 
causée parla lutte qui s'établit entre l'activité 
de mon cerveau et l'affaissement de mon corps. 
Les habitudes agissantes d'Europe, les facilités 
qu'offre en tout point la civilisation du vieux 
monde, me manquent ici, et je sens parfois avec 
dépit que je suis dégénérée, puisque le dolce 
far nienle de nos anciens, les Indiens, ne suffit 
plus à mon bonheur. 

Un des caractères particuliers à la race ac- 
tuelle de nos Espagnols-Havanais, fruits euro- 
péens transplantés sous le tropique, c'est le con- 
traste qui se manifeste entre la langueur de ces 
corps minces et délicats, toujours prêts à plier 
sous la moindre fatigue , et l'ardeur du sang 
qui se décèle dans les gestes, dans les goûts, 



314 LA HAVANE. 

dans les mouvements de leur pensée, toujours 
vive, passionnée, impétueuse. De même, au 
moment précis où la ville, plongée dans un re- 
pos absolu, savoure la douce volupté d'un demi- 
sommeil, l'agitation, le bruit, une locomotion 
perpétuelle, étourdissante, régnent dans le port 
sous l'influence de l'amour du gain et par l'o- 
béissance de l'esclave. Quant aux affaires, 
aux transactions , elles sont toujours en souf- 
france et traînent à l'infini. Pour un pas à faire, 
pour un mot à dire , pour une signature qu'il 
s'agit d'apposer, on vous renverra toujours au 
lendemain : le soleil est là, terrible, s'interpo- 
sant chaque jour entre la maison de votre no- 
taire et vous, entre votre écriloire et vos doigts. 
Sous un ciel ardent, la vie se multiplie sous 
tous les aspects , sous toutes les formes , et si 
la vue d'une nature grandiose et variée ravit 
l'âme et les yeux, force est d'endurer les in- 
convénients de cette opulence. Voilà ce que je 
me répète sans cesse et de mon mieux, pen- 
dant que les moustiques impitoyables mettent 



LETTRE XV. 315 

ma patience à l'épreuve. Mes bras, mes mains 
sont dans un état déplorable; si je les couvre 
pour t'écrire, je suffoque, je ruisselle, je meurs ; 
si je les laisse à la portée de ces ennemis in- 
fernaux, ils me dévorent. Je ne puis m'en ga- 
rantir qu'en baignant ma peau dans de l' eau- 
de-vie de canne , panacée universelle ici, ap- 
plicable à tous les maux ; puis, sans l'essuyer, 
je me fais éventer par une petite négresse pen- 
dant que je t'écris. 

On raconte dans le pays une histoire très- 
instructive à propos de ces insectes. Les pre- 
miers Européens qui arrivèrent dansl'île y trou- 
vèrent une énorme quantité, non pas de mous- 
tiques, mais de familles et de races de mous- 
tiques plus ou moins voraces, qui régnaient dans 
l'air et dévoraient les passants. Un économiste 
de l'époque, homme sage, eut, à ce qu'on dit, 
la pensée d'apporter dans une cage un petit 
nombre de moustiques étrangers, et d'essayer 
leurs forces contre les insectes indigènes. L'es- 
sai fut heureux; les étrangers furent les plus 



316 LA HAVANE. 

forts, et se mirent à avaler sans pitié les mous- 
tiques nationaux ; si bien qu'au bout de quel- 
que temps il ne restait plus un seul indigène 
dans l'île. Mais, en échange, les naturalisés de- 
vinrent nombreux et redoutables , et leurs pi- 
qûres furent si cuisantes qu'on regrette encore 
l'ancienne race; c'est précisément cette race 
française , cette race ingrate de moustiques 
dont je suis maintenant la victime. 

Mais si les cousins nous mordent, les compen- 
sations ne manquent pas. — La vie de nuit est si 
belle, si pleine de charmes ici ! Quelle transpa- 
rence ! Quelle grandeur dans le ciel éblouissant 
d'étoiles et de météores! — Et ces nuages gigan- 
tesques qui planent dans l'air, habillés d'opales 
et de rubis ! et ce souffle tiède de la brise de 
terre, chargée de tous les parfums de la végé- 
tation, si doucement incisif à travers des pores 
épanouis par la chaleur ! Comment te décrire 
la puissance de cette vie animée et sensuelle, 
quand l'ardeur brûlante du jour a fait place à 
l'air doux et voluptueux du soir? — Lorsque, 



LETTRE XV. 317 

vis-à-vis du port, à demi couchée au fond de 
ma butaca. sur le balcon de mon oncle, je 
contemple un bâtiment les voiles déployées, se 
détachant au loin sur le firmament étoile, au 
milieu de l'air diaphane et phosphorescent, que 
la lune m'apparaît à droite et le château du 
Morro à gauche, planant sur l'espace, blanc 
comme un fantôme, avec sa lanterne vacillante, 
dont la lumière tourne toujours au milieu des 
airs, se cachant et disparaissant tour à tour 
comme une lueur fantastique, — je me crois li- 
vrée à un rêve enchanteur, et je jouis de ce 
bonheur fugitif à pleine poitrine. 

Mon bon oncle a eu la galanterie d'affecter à 
mon service particulier une volante faite ex- 
près, fort élégante et toujours à mes ordres. Ici, 
chaque membre delà famille a un équipage sé- 
paré, même les enfants. Lorsqu'à la chute du 
jour vient l'heure de la promenade, toute notre 
rue se trouve encombrée de voitures, comme à 
Paris à la sortie d'un spectacle. 

À six heures on part , le soufflet du quitrin 



318 LA HAVANE. 

rabattu, les dames habillées de blanc, tête nue, 
avec des fleurs naturelles sur les cheveux ; les 
hommes en costume habillé, cravate, gilet et 
pantalon blancs : c'est la tenue habituelle et gé- 
nérale dans toutes les classes de la hiérarchie. 
Hier, en sortant avec ma tante, Maria-Anto- 
nia, pour aller au Paseo de Tacon (promenade 
deTacon), j'avais été voir Pepiya, ma jolie cou- 
sine, lorsqu'en traversant la place de Belem , 
nous fûmes arrêtées par une espèce d'émeute qui 
se portait vers l'église. Déjà la foule en assiégeait 
la porte, mais sans chercher à la dépasser. Un 
des grands battants était fermé ; l'autre, entr'ou- 
vert, laissait à peine passage à la tête d'un 
homme qui, d'un air grave, criait à la foule 
immobile : Priez pour le criminel , mes frères. 
Je demandai l'explication de cette scène. On me 
dit qu'un assassin venait d'échapper aux gens 
de justice, et avait cherché refuge dans cette 
église, qui jouissait du droit d'asile. — «Il l'a 
échappé belle ! ajouta l'inconnu qui nous don- 
nait cette explication ; la distance était longue 



LETTRE XV. 319 

et tout le monde courait après lui... Il est vrai 
que s'il n'avait pas atteint Belem, il aurait pu 
entrer dans une autre église sur sa route. Mais 
aurait-il deviné juste? 

— Que voulez- vous dire? Toutes les églises 
ne jouissent-elles pas du même privilège ? 

— Non; celle de Belem et une autre jouis- 
sent seules de cet avantage ; encore le nom de 
celle-ci est-il un mystère, connu seulement des 
prêtres . Si par hasard elle se trouve sur la 
route du fugitif et qu'il y entre, celte circon- 
stance est regardée comme une preuve de la 
protection divine, et le malfaiteur a sa grâce. » 
Comme nous poursuivions notre route, nous 
dirigeant vers la promenade, ma tante me dit : 

« De pareils spectacles se présentent quelque- 
fois ici. Les assassinais en plein jour, plus rares 
depuis le gouvernement du général Tacon, se 
reproduisent encore quelquefois, La vengeance, 
soit qu'elle agisse pour son compte, soit qu'elle 
obéisse à l'ordre de l'homme puissant, et l'ar- 
deur du sang dans ce pays, ardeur qui pousse l'as- 



920 LA HAVANE. 

sassin à luer sans cause, produisent plus de 
meurtres que l'appât du vol. Nos voleurs de 
grand chemin commencent rarement leur mé- 
tier par choix; ils y sont presque toujours en- 
traînés par des circonstances particulières. 
Ainsi nos guajiros sont souvent amoureux, ja- 
loux, querelleurs; ils se battent à la sortie d'un 
bal ou d'un combat de coqs. Celui qui tue se 
sauve dans l'intérieur de l'île, dans les mon- 
tagnes; on le poursuit, on met sa tête a prix. 
Abandonné comme un ennemi de l'espèce hu- 
maine, obligé de la craindre et de se défendre 
contre ses attaques, il devient voleur pour pour- 
voir à son existence, assassin pour la conser- 
ver; mais, dans sa dégradation , il conserve la 
plupart du temps un certain caractère aventu- 
reux, chevaleresque, qui n'est pas dépourvu de 
générosité. 

« Une nuit, à la campagne, mon fils Ignacio , 
encore fort jeune, se trouvant attardé, reve- 
nait à cheval d'une visite dans les environs : 
il chantait. 11 était environ minuit , lorsqu'il 



LETTRE XV. 821 

aperçut un homme assis au pied d'un des oran- 
gers de la Guardaraya, sur la lisière du bois. 
Cet homme tenait la bride de son cheval passée 
autour du poignet; Yescopeta était appuyée a 
l'arbre; le machete pendait à sa ceinture, el il 
s'occupait h charger un trabuco (grand pistolet). 

« Mon fils se crut perdu. — Mais il continua à 
marcher au pas en fredonnant, malgré l'inquié- 
tude bien naturelle que lui inspirait ce voisi- 
nage. 

« — Buena noche, seiïor don Ignacio. 

« — Muy buenas noehes, caballero, répondit 
mon fils. 

« — Il est bien tard pour se promener ainsi, 
jeune homme, reprit l'autre... Rentrez chez 
vos parents, croyez-moi... Le serein n'est nas 
bon pour la voix. » — Et il continua sa be- 
sogne. 

« Le lendemain, nous apprîmes que le peda- 
neo et consorts étaient à la poursuite de José- 
Maria, le fameux voleur , qu'on avait vu la 
veille dans les environs de notre sucrerie. 
i. 21 



358 LA HAVANE. 

— Fut-il arrêté? demandai-je à ma tante. 

— Oui, me répondit -elle, mais seulement 
six mois après. — Ces bandits, continua-t-elle , 
sont si redoutés et leur témérité est si indomp- 
table que, malgré le prix attaché à leur arres- 
tation, personne n'ose les prendre : ils vont par- 
tout, dans les sitios, dans les estancias , dans 
les ventas; ils y font de la dépense sans que 
qui que ce soit ose s'exposer à leur vengeance. 
Je te raconterai une anecdote qui te donnera 
encore une idée de leur caractère singulier. 

« Un jour, j'allais à notre habitation de Ca- 
nasi avec tous mes enfants : ils étaient huit, et 
le plus âgé n'avait pas dix ans; les routes étaient 
affreuses; nos mules s'enfonçaient dans les or- 
nières jusqu'au poitrail, et ce fut à grand' peine 
que nous pûmes atteindre à onze heures du 
soir la sucrerie de Pedraita, à une lieue de Gua- 
nao, où nous étions attendus pour dîner. Mais 
la rivière qui sépare ces deux propriétés avait 
débordé pendant la matinée, il était impos- 
sible de la traverser ; il nous fallait pourtant 



LETTRE XV. 315 

quitter sans délai Pedraita, où venait d'éclater 
une révolte parmi les nègres de l'habitation. — 
Que faire? Nous décidâmes qu'il fallait à tout 
risque passer la rivière. J'étais resiée assise au 
bord de l'eau , entourée de mes enfants, qui 
pleuraient de faim et de peur, car la nuit 
était sombre, et le bruit de l'eau agitée par le 
vent les épouvantait. Je tâchais de les rassurer, 
lorsque je vis un homme apparaître devant 
nous. Son costume était celui des guajiros ; 
il était armé et tenait son cheval par la bride. 

« Senora dona Maria-Antonia, me dit-il, que 
puis-je faire pour vous être utile? Mon cheval 
est bon, et il est comaie moi à votre service. 
Si vous voulez, je passerai ce que vous avez de 
plus précieux de l'autre côté de la rivière... 
vos enfants, l'un après l'autre, par exemple. — 
N'ayez pas d'inquiétude : \&jaca nada bien. » — 
Et il caressait de la main sa monture. 

« — Merci, lui répondis-je ; je garde mes en- 
fants ; mais , si vous vouliez vous charger de 
cette cassette, vous me feriez plaisir : elle ren- 



824 LA HAVANE. 

ferme des objets de prix qui pourraient être 
abîmés dans la volante. 

« — Bueno venga el cofrecito ! » Et prenant 
la cassette, il la plaça devant lui, s'élança dans 
l'eau et s'éloigna. 

«Une heure après , je me mis en route avec 
mes enfants; les mules nageaient bien, mais la 
rivière était si brava, que l'eau débordait par- 
dessus le train, entrait dans la volante, et nous 
mouillait jusqu'aux genoux. Enfin, nous at- 
teignîmes l'autre rive sans accident, et au bout 
de deux heures j'arrivai à l'auberge de Guanao; 
il était une heure du matin. 

«La première personne qui se présentadevant 
moi fut le guajiro avec la cassette, qu'il s'em- 
pressa de me remettre fidèlement. Il refusa toute 
gratification, reçut mes remerciements et dispa- 
rut. La cassette contenait des diamants et des 
bijoux d'un grand prix. 

« — Senora dona Maria-Antonia , dit l'au- 
bergiste aussitôt que l'homme s'éloigna, con- 
naissez-vous cet homme? 



LETTRE XV. 326 

« — Non; c'est la première fois que je le 
vois. 

« — Eh bien, c'est Pedro-Pablo , le fameux 
chef des bandits qui infestent ce pays depuis 
six mois. 

« — En vérité, ma tante, je ne sais ce qu'il 
y a de plus merveilleux dans cette histoire, ou 
la loyauté du brigand, ou ta confiance en lui ! 

« — Mais non ; je ne mêla reproche point, et je 
crois que j'en aurais fait autant si je l'avais con- 
nu : ici, un voleur qui vous parle en ami ne 
vous trahit jamais. Téméraire, il résiste seul 
aux gens de justice, aux soldats, et défend sa 
vie avec fureur. Une fois, un de nos jeunes gens, 
chercheur d'aventures, ennuyé d'entendre van- 
ter la bravoure d'un brigand, s'avisa de l'appe- 
ler en champ clos : le cartel fut affiché dans les 
bois, et la rencontre eut lieu selon toutes les 
règles de la chevalerie. 

« Les ennemis les plus redoulables de ces vo- 
leurs sont les chiens. La race canine de Cuba 
est unique par sa force, par son intelligence et 



3Ï6 LA HAVANE. 

par son aversion incroyable contre les nègres 
marrons. Lorsqu'un esclave déserte, lemayoral 
(chef des travaux) mène le chien dans le bohio 
(cabane du fugitif), prend les hardes du nègre 
et les applique aux naseaux du mâtin. Il a 
compris. — Aussitôt, il part à la poursuite du 
fugitif, suit sa trace pendant plusieurs jours s'il 
le faut, et ne quitte la piste qu'après avoir dé- 
couvert sa retraite et l'avoir chassé devant lui 
jusqu'aux pieds du maître. Parfois il s'établit 
un combat entre le nègre et le chien; mais ce 
dernier a toujours le dessus et ne lâche jamais 
prise, même blessé. Avec une incroyable adresse, 
il commence par saisir les oreilles de son ad- 
versaire ; et, une fois cramponné sur ses épaules, 
la dent enfoncée dans l'oreille de l'esclave, il 
le fait plier sous la douleur. N'ayant plus d'ac- 
tion contre son assaillant, le nègre s'abat par 
terre et reste à la merci de l'animal, qui se 
contente de le faire lever et de le ramener au 
bercail. Mais si le nègre ne se défend pas (ce 
qui arrive presque toujours, tant la seule pré- 



LETTRE XV. 327 

sence du chien l'épouvante), ce dernier ne lui 
fait point de mal et le pousse seulement devant 
lui, prêt à le terrasser à la moindre tentative de 
fuite. S'il arrive, en toute autre occasion, que le 
nègre se révolte ou sévisse contre son chef, le 
chien se poste en arrêt à côté de son maître, la 
gueule ouverte, attendant le signal de l'attaque, 
mais sans prendre jamais l'initiative. Son obéis- 
sance est telle que même quand il le voit blessé, 
il ne bouge pas et ne le défend que d'après son 
ordre. 

«Avant-hier, trois malfaiteurs qui avaient 
dévasté les environs de Marianao , à peu de 
distance de la Havane, après avoir échappé à 
toutes les poursuites de la justice, ont été ra- 
menés par deux chiens. Arrivés près de la ville, 
un des chiens en arrêt, la gueule ensanglantée, 
l'œil étincelant, resta près d'un buisson pour 
garder les prisonniers, pendant que son com- 
pagnon, courant à l'entrée de la ville, hurlait, 
secouait les passants par leurs habits, et indi- 
quait, par les signes les plus ingénieux, l'endroit 



328 LA HAVANE. 

où se trouvait la capture. Il finit par se faire 
comprendre, et conduisit \epedaneo à l'endroit 
où l'autre chien, fidèle à son poste, gardait les 
malfaiteurs, qui gisaient étendus à demi morts 
sur l'herbe. L'un de ces malheureux avait la 
joue toute fracassée, et tous trois avaient été 
blessés grièvement dans le combat. 

« — Ces chiens, ma tante, doivent être bien 
forts? 

« — Ils ne le paraissent pas, et ressemblent 
beaucoup aux lévriers de grande espèce; seu- 
lement leur poil est plus rude et d'une nuance 
plus claire. 

« Les gens de campagne ne se mettent jamais 
en route sans leur meute : avec elle, ils se ha- 
sardent sans crainte dans les solitudes sauvages 
où la justice des hommes n'a pas encore pé- 
nétré, et souvent ils leur doivent la vie. » 

Ma tante en était là lorsque nous arrivâmes 
à la promenade Tacon; le soleil se couchait en- 
veloppé de larges draperies d'or. Le palmier, 
le maboa , la yagua et les buissons gracieux de 



LETTRE XV. 329 

rose althea, agités par la brise du soir, se ba- 
lançaient doucement. L'oiseau, silencieux pen- 
dant la chaleur du jour, chantait gaiement en 
choisissant son gîte, et resserrant ses ailes, se 
balançait sur la branche flexible et parfumée 
qui devait lui servir d'asile et le protéger 
contre la rosée de la nuit. Quelques jeunes filles 
assises aux fenêtres, coquettes et riantes, dar- 
daient à travers les grilles des regards brillants 
comme des étoiles, et nous envoyaient, de leurs 
petites mains blanches, des saints naïfs. D'autres, 
voluptueusement renversées dans leurs qui- 
trins, jouissaient avec insouciance de la dou- 
ceur de l'air et de la beauté de la nature. Per- 
sonne ne se promenait à pied : les hommes , 
gravement enfoncés au fond de leurs volantes , 
humaient.l'air et se sentaient heureux de vivre; 
la petite marchande, la bourgeoise comme la 
grande dame, savouraient dans leurs quitrins 
les délices et la paresse des riches. Toujours 
leurs premières épargnes sont employées à l'a- 
chat d'un piano et d'un quitrin : celle qui n'a 



330 LA HAVANE. 

pas encore alleint ce degré de luxe traverse 
furtivement la rue pour aller visiter une voi- 
sine, toujours en blanc, la poitrine, les bras et 
la tête à découvert. Vous les apercevez ainsi, 
inquiètes, glisser, traverser et disparaître; on les 
prendrait pour des colombes qui s'envolent, 
effrayées par la cognée du bûcheron. Mais les 
négresses, oh! pour celles-là, la rue est à elles. 
On les voit en grand nombre sur les devants 
des portes, le cigare à la bouche , à moitié vê- 
tues, avec leurs épaules rondes et luisantes 
comme des boucliers de cuivre , se laissant 
conter fleurette ; — et des négrillons partout, 
jouant aux mates, aux gnacalotes, et tels que 
leur mère les mit au monde. 

En revenant de la promenade, nous nous di- 
rigeâmes vers la place d'armes , où" le gouver- 
neur donne tous les soirs un concert de musique 
militaire. Là se réunit la population blanche de 
toutes les classes. De beaux arbres, une fon- 
taine d'eau jaillissante, des bancs de marbre, 
les deux palais du gouverneur et de l'Intendant, 



LETTRE XV. 3H 

servant de cadre à ce grand espace, font de ce 
lieu une promenade charmante et tout aristo- 
cratique. 

Ici, les promenades publiques ont un aspect 
de bon goût particulier au pays : point de veste, 
point de casquette, point de gens malpropres ou 
mal mis. Tous les hommes sont en habit et por- 
tent cravate, gilet et pantalon blancs ; toutes les 
femmes s'habillent de linon ou de mousseline. 
Les vêtements blancs, qui respirent la coquet- 
terie et l'élégance, s'harmonisent merveilleu- 
sement avec la beauté du climat, et répandent 
dans les réunions un air de fête. 

Avant de rentrer, j'allai rendre visite à ma 
tante, la comtesse douairière de Montalvo. Je 
ne connaissais pas sa demeure et me laissai 
conduire par mon calesero. Il faisait nuit; mais 
à mesure que nous avancions et malgré l'ob- 
scurité, mille souvenirs confus renaissaient dans 
ma mémoire, sans qu'il me fût possible d'en 
préciser aucun. 

Le calesero s'arrête : je descends. 



332 LA HAVANE. 

Apeine me trouvai-je dans le sagnan (1), que 
mon cœur bondit ; il me sembla reconnaître la 
maison; bientôt je n'eus plus de doute : cette 
maison ! je l'avais habitée , j'avais touché ses 
portes, j'avais joué sur ces dalles de marbre; 
cet escalier! je l'avais monté et descendu cent 
fois. — Là, de cette marche, je tombai un jour, 
je me blessai ; marna Agueda me releva et me 
pansa. — Je ne me trompais point : c'était bien 
la maison de mon père. Tout était encore à sa 
place. — C'était là que mon lit d'enfance était 
posé ; à côté, plus bas, je vois encore ma jeune 
négresse Catalina me chatouillant les pieds 
pour me faire dormir, chantant ou me racon- 
tant, pour la vingtième fois, comment sa mère 
l'avait trompée pour la vendre aux marchands 
blancs ; — - comme elle avait sauté de joie et 
pleuré, en reconnaissant son frère dans le bâti- 
ment; — puis, quelles larmes de désespoir elle 
avait versées, quand elle avait été vendue sans 

(!) Première cour d'entrée. 



LETTRE XV. 838 

son frère. — Alors, elle pleurait encore; et moi, 
au lieu de m' endormir, je m'asseyais sur mon 
lit et pleurais avec elle. — C'est dans celte autre 
chambre, derrière ce paravent chinois, que ma 
grand' mère frappa un jour avec un fouet sa 
plus jeune fille encore enfant, et encore là que, 
comme un lionceau furieux, je me jetai sur les 
négresses qui retenaient la victime, et les mor- 
dis jusqu'au sang. — Ici, devant cette table mas- 
sive, mon père me tenait debout sur ses ge- 
noux et me montrait son arbre généalogique. 
Hélas ! où est mon père ? Je ne retrouve plus 
qu'un amas de pierres sans vie et un souvenir 
vivant I 






LETTRE XVI 



SOMMAIRE 

Tristesse, rêverie. — Un compliment hors de propos. — La 
musique. — Impression du chant sur les nègres et les mu- 
lâtres. — Le vieux serviteur. — La permission d'écouter. — 
L'esclave cantatrice. — Une variété. — Don José Penalver. 
— Melomanie des nègres. — Aptitude aux arts naturelle aux 
Havanais. — Les deux théâtres. — Leur aspect. — Arrivée 
de mon frère. 



LETTRE XVi 



A LA MÊME. 



Mercredi soir. 



J'ai passé toute la matinée seule en face de 
la mer, le nez au vent et l'esprit dans l'espace. 
J'étais livrée à ce douloureux état de l'âme, à 
cette tristesse découragée qui naît du sentiment 
intime de notre faiblesse, qui nous ramène 
vers Dieu et nous porte à lui soumettre nos cha- 



388 LA HAVANE. 

grins, nos misères et nos bonnes intentions; 
— moment précieux, où l'âme s'élève autant 
que le cœur s'humilie; où, parée d'un rayon 
d'amour divin, elle éclaire à nos propres yeux 
notre petitesse et notre impuissance. 

J'étais plongée dans cette rêverie, lorsque 
quelqu'un s'avisa de me complimenter sur mes 
mérites : une angoisse mélancolique traversa 
mon âme ; je pris Dieu à témoin de ma non- 
complicité; et pénétrée de je ne sais quelle 
ironie amère contre moi-même, je sentis que 
mes paupières se mouillaient. — Étrange ma- 
nière , en vérité , de répondre à un compli- 
ment! 

Le soir, comme tous les soirs depuis mon ar- 
rivée, j'ai pu, avec ma voix, faire la joie d'une 
partie de la ville; et, en vérité, il y a un peu 
de mérite à ma bonne volonté, car la chaleur 
m'incommode beaucoup depuis quelques jours. 

Mais comment refuser si peu de chose, lors- 
qu'une si légère fatigue peut devenir pour les 
autres la source d'un plaisir dont l'élan est si 



LETTRE XVI 339 

naïf et si vrai? Ici, les organisations sont en gé- 
néral musicales et poétiques : tous les soirs une 
foule de promeneurs se donnent rendez-vous 
sous les fenêtres de la maison de ma tante, au 
bord de la mer, quittent leurs voitures et s'éta- 
blissent, assis sur des chaises qu'ils font apporter 
exprès, pour écouler quelques sons incertains 
que le vent emporte; puis, ce sont des vers, des 
impromptus, des couplets, qui se succèdent avec 
autant de facilité que de profusion. Le matin, 
si par hasard je fais quelques accords sur le 
piano, aussitôt toutes les négresses de la mai- 
son se mettent en mouvement et se portent sur 
les balcons, dans les coins des portes, derrière 
moi, devant le piano; c'est le plus drôle audi- 
toire du monde. — Puis c'est un bonheur, ce 
sont des gestes, des tendresses naïves, à nulles 
autres pareilles. Les nègres aiment la musique 
avec passion : ils chantent des chansons d'une 
simplicité touchante. Quelquefois, le matin, on 
m'annonce un vieux serviteur de la faimlle, es- 
clave d'un de mes parents. —Que me veut-il? 



840 LA HAVANE. 

— Me demander la permission de venir m'en- 
tendre le soir à la porte de la rue. 

Il y a deux jours, je fus éveillée le matin par 
une voix fraîche et jeune qui chantait un air du 
Pirata; c'était une jolie esclave de ma cousine 
Encarnacion : juste, étendue et pure, cette voix 
serait un trésor pour le Théâtre-Italien, et la 
peau cuivrée de la mulâtresse une jolie variété 
parmi les lis et les roses des Amigo et des Grisi. 

Je fais souvent de la musique avec une jeune 
fille remplie d'âme et de talent, dont le goût 
exquis et la méthode ont été développés par son 
père, un des hommes les plus distingués de la 
Havane par son esprit autant que par sa nais- 
sance. Je pourrais le citer comme un exemple de 
cette aptitude naturelle des Havanais pour les 
arts. Don José Penalver est un professeur ac- 
compli ; il joue du piano et il accompagne comme 
Tadolini ou Alary; il compose à merveille, il 
improvise, et il a enseigné l'art du chant à sa 
fille aussi bien que l'aurait fait un de nos meil- 
leurs professeurs de Paris ; pourtant, ce talent 



LETTRE XVI. 341 

n'a pas eu de maître : il est l'œuvre de l'étude 
et de l'intelligence. 

Le goût de la musique italienne est aussi ré- 
pandu ici que dans une ville d'Italie ; presque 
toutes les partitions modernes y sont connues ; 
des troupes italiennes y sont engagées tous les 
ans et fort bien payées. Plusieurs jeunes fashion- 
ables prêtent leur appui à des entreprises fa- 
vorables au développement de l'art : dans ce 
nombre se distingue don Nicolas Pefialver, qui, 
par sa brillante fortune et son noble enthou- 
siasme, mérite d'occuper le premier rang. 

La Havane possède deux salles de spectacle : 
celle de YAlameda, située au milieu de la ville, 
sur le bord de la mer, et l'autre extra muros : 
cette dernière porte le nom de Tacon, parce 
qu'elle a été élevée pendant la dictature du gé- 
néral de ce nom. La première, plus ancienne et 
moins grande, est plus favorable à la musique ; 
la seconde, presque aussi grande que la salle du 
Grand-Opéra de Paris, sert, pendant l'absence 
des chanteurs italiens, à jouer le drame espa- 



342 LA HAVANE. 

gnol, et leur est livrée à leur retour. La salle 
extra muros est riche et élégante à la fois. Elle 
est peinte en blanc et en or. Le rideau et les 
décorations offrent un coup d'œil brillant, quoi- 
que les règles de la perspective n'y soient pas 
exactement observées. Le parterre est garni 
d'un bout à l'autre d'excellents fauteuils, ainsi 
que les loges, dont la devanture est à jour et 
seulement décorée d'un léger treillage doré, 
qui laisse pénétrer la vue des curieux jusqu'aux 
petits pieds des spectatrices. La loge du gouver- 
neur est plus grande et mieux ornée que ne l'est 
ailleurs celle des rois. Je ne connais que les 
premiers théâtres des grandes capitales de l'Eu- 
rope dont l'aspect produise un si noble effet, 
par la fraîcheur des décorations, le luxe de l'é- 
clairage, tout en bougies, et l'excellente tenue 
d'un parterre en gants jaunes et en pantalons 
blancs. A Londres ou à Paris on prendrait notre 
salle pour un immense salon de haute volée. 



LETTRE XVI. 



348 



Même jour, à onze heures du soir. 

Mon frère est arrivé. — Je l'ai vu et ne sau- 
rais te dire ma joie ! Mon frère est, tu le sais , 
tout ce qui me reste de mon père et de ma 
mère ! 




LETTRE XVI) 



SOM LIAIRB 

De la société havanaise. — La Havane n'a pas de populace. — 
Causes de ruine pour les propriétaires. — Taux exorbitant de 
l'intérêt. — Loi d'expropriation. — Mauvaise situation des 
possesseurs du sol. — Marchands et propriétaires. — L'usure. 
Les monuments et l'histoire. — La Havane n'a pas d'histoire. 
— Fondateur de la ville. — Quelques souvenirs. — Les fau- 
bourgs. — El Templete. — La ville ancienne et la ville nou- 
velle. — La rade. — Admirable situation du port. — Les 
Ceïbas et l'unique monument. — Sieste d'une garnison. — 
Le caractère havanais. 



LETTRE XVII 



A M. LE COMTE DE TRAC Y. 



Il n'y a pas de peuple à la Havane , il n'y a 
que des maîtres et des esclaves. Les premiers se 
divisent en deux classes : la noblesse proprié- 
taire et la bourgeoisie commerçante. Celle-ci 
se compose en grande partie de Catalans. Arri- 
vés dans l'île sans patrimoine , ils finissent par 



348 LA HAVANE. 

accaparer une grande partie des fortunes terri- 
toriales; ils commencent par prospérer à force 
d'industrie et d'économie, et finissent par en- 
lever les plus beaux patrimoines héréditaires, 
au moyen du haut intérêt qu'ils perçoivent de 
leur argent. 

Quelque considérables que soient les pro- 
priétés, les frais immenses qu'occasionne l'éla- 
boration du sucre, qui s'élève, dans une habita- 
tion de trois cents nègres, environ à 150 ou 
200 mille francs par an (35 à 40 mille piastres), 
nécessitent une mise de fonds préalable qui 
force le propriétaire à faire des emprunts, rem- 
boursables après la récolte de chaque année. Le 
commerçant, qui peut seul capitaliser ses bé- 
néfices, lui fait des prêts considérables, à des 
intérêts arbitraires et qui s'élèvent souvent jus- 
qu'à deux et demi pour cent par mois. Comme 
son revenu, établi sur de telles bases, est plus 
sûr que celui de l'emprunteur, dont les récoltes, 
soumises d'ailleurs à des prix variables , dé- 
pendent de l'inconstance de la température et 



LETTRE XVII. 349 

d'accidents imprévus, il arrive souvent que ce 
dernier se trouve dans l'impossibilité de rem- 
plirses engagements aux époques des rembour- 
sements. Les intérêts exorbitants doublent la 
dette; le paiement devient difficile, puis im- 
possible, et le prêteur se trouve en peu de 
temps possesseur d'une valeur égale à la pro- 
priété tout entière. 

Ces graves abus n'existeraient pas si l'on 
fixait un taux d'intérêt légal. Quoique le 10 ou 
le 12 pour cent par an soit une moyenne adop- 
tée sur la place, elle n'est nullement obliga- 
toire. Le gouvernement ferme les yeux sur celte 
spoliation, dans l'intérêt même des proprié- 
taires, à ce que l'on assure : ces derniers se 
trouvant souvent dans l'impossibilité de sub- 
venir à leurs frais, sont heureux, dit-on, de 
trouver cette fatale ressource et de se procurer 
de l'argent au moyen des plus grands sacrifices. 
Je ne sais si cette tolérance trouvera grâce de- 
vant les économistes et s'ils l'adopteront comme 
une des libertés sociales; mais je ne puis 



350 LA HAVANE. 

croire qu'un bien puisse découler d'une source 
immorale, et les suites de cette facilité cou- 
pable en prouvent le danger. Encouragé par le 
succès de l'abus , l'usurier donne un essor 
sans frein à son avidité, ébranle ou détruit les 
fortunes, et l'emprunteur à son tour, usant du 
privilège de non-expropriation, finit par ne pas 
payer du tout. L'intérêt légal et la punition de 
l'usure d'une part ; de l'autre, une loi d'expro- 
priation sévère , mais protectrice et rédigée 
dans l'intérêt de la conservation des fortunes, 
accorderaient, ce me semble, les droits de l'é- 
quité avec ceux de la morale, et l'on atteindrait 
le but de la prospérité publique. 

Je sais, mon cher comte, quel regard philo- 
sophique et juste vous aimez à porter sur les an- 
nales et la destinée des peuples, et je me crois 
certaine de vous intéresser en jetant au ha- 
sard quelques détails sur ce pays que l'on con- 
naît à peine en Europe , et qui mérite à plus 
d'un titre l'attention des hommes d'État et des 
observateurs. 



LETTRE XVII. 851 

Nous avons plus de richesses naturelles que 
de richesses acquises, fruits de l'expérience , 
du travail et de la persévérance. Jusqu'ici les 
moyens ont manqué à nos concitoyens, et les 
monuments à leur histoire. 

Vous le savez, les monuments, symboles de 
gloire et de puissance, trop souvent de cruauté 
et de douleur, sont une partie des annales des 
peuples. Cuba n'a pas d'histoire, point de 
pyramide, point de donjon vermoulu; rien 
qu'un arbre géant et les cendres de Colomb. 
Voilà ce que je pensais hier, en examinant un 
petit temple enfoui sous des flots de poussière, 
dans un coin de la place d'armes de cette 
ville. 

En 1515, après que la ville de Saint-Chris- 
tophe de Cuba, aujourd'hui la Havane, eut été 
dévastée et brûlée par des flibustiers, on trans- 
porta la capitale vers la côte du sud , près du 
village de Batabano; c'est la place qu'elle oc- 
cupe actuellement et qui s'appelait alors Puerto 
de Carénas. Là, se trouve aujourd'hui le fort 



85Î LA HAVANE. 

de la Fiterza. La salubrité du terrain et sa po- 
sition favorable pour abriter les embarcations 
du vent des tempêtes justifiaient ce nouveau 
choix. Ensuite, à mesure que la ville s'est éten- 
due du côté du nord -ouest, les fortifications du 
Morro et ses bastions se sont prolongés, en face 
sur la côte du sud-est. Aujourd'hui, les mu- 
railles de la ville devraient tomber et donner 
droit de cité à ces charmants et frais faubourgs 
qui se sont groupés autour d'elle. Jésus del 
Monte, Jesus-Maria, la Salud, doivent être ap- 
pelés à faire partie de la ville ; non-seulement 
elle y gagnerait de l'importance, mais l'entre- 
pôt général des marchandises , actuellement 
situé auprès de l'arsenal, à l'une des extrémités 
de la capitale , se trouverait en occuper le 
centre. 

La rade de la Havane est une des plus belles 
du monde ; elle est formée par un bassin demi- 
circulaire qui, creusé dans le sein des terres, 
embrasse la ville et les forteresses de sa nappe 
d'eau toujours calme et azurée. Plus de mille 



LETTRE XVII. 353 

vaisseaux de guerre peuvent tenir dans cette 
enceinte, dont l'entrée resserrée ne donne pas 
d'accès aux vagues furieuses; on dirait que la 
colère du redoutable élément se calme en tou- 
chant ces bords enchanteurs. Pour rétrécir en- 
core le passage, on a submergé deux navires; 
les places qu'ils occupent sont indiquées par 
des bouées flottantes. D'un côté de l'entrée 
s'élève la forteresse du Morro, de l'autre, le 
fort de laPunta, sentinelles avancées couroi> 
nées de canons aux gueules béantes et impre- 
nables. Le passage est si étroit, que les senti- 
nelles peuvent se parler d'un fort à l'autre, et 
si, dans le cours du dernier siècle, les Anglais 
s'y introduisirent, ce fut par surprise, et comme 
le voleur se glisserait à travers une porte de 
bronze à demi ouverte pendant le sommeil du 
portier. 

Après un bombardement impuissant de plu- 
sieurs semaines, les Anglais parurent se lasser 
et rester cois. Ils n'avaient pas renoncé à l'en- 
treprise , mais changé de moyen d'attaque. 

I. 33 



354 LA HAVANE. 

N'ayant pas réussi par la force, ils essayèrent 
de la ruse. Ils savaient qu'à une certaine heure 
du jour toute la population se livrait au repos 
de la sieste, que même la garnison, vigilante à 
toute heure de la nuit, tombait dans un profond 
sommeil lorsque le soleil frappait d'aplomb la 
ville : ils attendirent. 

Le moment venu, l'escadre anglaise se mit en 
mouvement et entra majestueusement dans le 
port, au beau milieu du jour, sans tirer un coup 
de canon et sans que personne se réveillât. — Je 
dois dire que notre garnison ne fait plus la 
sieste. 

Je vous ai parlé tout à l'heure du Templete, 
et j'y reviens. Pour inaugurer la nouvelle ville 
de Saint -Christophe, on célébra, en 1515, 
une messe solennelle en plein air, non loin 
du bord de la mer, à l'ombre d'un arbre sé- 
culaire , d'un ceïba , colosse de nos forêts. 
C'est là que, plus tard, on déposa les cen- 
dres de Colomb, avant de l'ensevelir dans 
la cathédrale, où elles reposent aujourd'hui. 



LETTRE XVII. 355 

Cet arbre saint subsista dans toute sa beauté 
jusqu'en 1755, selon Arate, ce qui en repor- 
terait l'existence à trois siècles; encore fau- 
drait-il ajouter à ce compte le temps qui pré- 
céda la première messe. Mais tout est possible 
à cette terre merveilleuse. 

En 1755, le ceïba commença à souffrir et à 
devenir stérile; on manqua de foi dans sa puis- 
sance, et avant qu'il mourût on l'arracha. Don 
Francisco Cagigal, gouverneur de la Havane , 
lit élever dans ce lieu un obélisque sur lequel 
on grava les armes de la ville et qu'on voit en- 
core, en mauvais état, entouré d'une grille, à 
la même place qu'avait occupée l'arbre histo- 
rique. 

En 1727, pour conserver le souvenir du vieux 
ceïba, on planta autour de l'obélisque trois 
arbres de la même famille ; et, comme on l'a- 
vait fort négligé, le capitaine-général don Dio- 
nizio Vives fit construire à côté un petit temple 
qu'on appelle el Templete ; on arracha le dernier 
arbre qui restait debout, et l'on détrôna ainsi la 



356 LA HAVANE. 

dynastie des cèibas. Quant au Templele, il a été 
oublié comme l'obélisque ; on le voit, relégué 
dans un coin de la place d'Armes, couvert 
d'herbe et de poussière, frappé, meurtri inces- 
samment par les mules et les volantes , qui en 
parcourant la promenade viennent se ruer 
contre la base de ses frêles colonnes. 

La vie des souvenirs, la foi dans les reliques 
du cœur, manquent ici; laparesseetlapoésiedu 
présent absorbent tout, et si l'avenir occupe les 
Havanais, c'est comme auxiliaire du bonheur 
immédiat. Cette imprévoyance se reproduit sou- 
vent dans l'absence d'ordre et de conservation 
des fortunes. Le millionnaire met rarement 
une partie de ses revenus en réserve ; l'année 
où la récolte est belle, on la dépense ; l'année 
suivante, le sucre ne se vend pas, on est gêné. 
Et pourtant les revenus sont magnifiques, les 
fortunes considérables ; mais on ne sait vivre 
qu'au jour le jour: le luxe, le désordre et par- 
ticulièrement le jeu engloutissent les patri- 
moines. Cette étourderie , cette imprudence ag- 



LETTRE XVII. 3(57 

gravent encore les chances malheureuses du 
commerce. Ce sont des vérités tristes que tous 
les hommes sages de mon pays déplorent amè- 
rement et sur lesquelles ils me sauront gré de 
ne pas me taire. 

Tout au moment présent, d'une âme ardente 
et d'une intelligence facile, le Havanais est ca- 
pable de tout comprendre et de s'élever parfois 
à l'héroïsme par un élan spontané; sous l'in- 
fluence magnétique des tendres affections qui 
l'environnent, son cœur est toujours ouvert 
à une généreuse sympathie : au récit d'une 
belle action, il s'émeut, il s'enflamme; un pro- 
grès utile «à son pays l'enthousiasme ; dans la 
sincérité de son cœur, il donnera sa fortune et 
sa vie pour son ami, pour son pays. — Mais, ar- 
rachez-le à cette influence, qu'il sorte du cercle 
magique, la paresse, l'insouciance, un soleil 
trop ardent, allanguissent sa volonté. Comme le 
sang, concentré par l'ardeur de l'atmosphère, 
quitte la surface de sa peau, et, se réfugiant au 
fond de ses veines, lui prête cette inaclive pâ- 



358 LA HAVANE. 

leur, signe caractéristique des habitants des 
tropiques, de même la volonté, étouffée par 
l'oubli, n'est réveillée chez lui que par de 
grandes nécessités. 



FIN DU TOME PREMIER. 



TABLE DES MATIÈRES 



DU PREMIER VOLUME 



Pages. 
A MES COMPATKIOTE9. 1 

Lettre I. — a madame gentien de dissat. 7 

Départ. — Motifs du voyage. — La vie de Paris. — Le devoir. 

— Bristol. — Un concert. — Le port de Bristol. — Le pont 
suspendu. — Les dames anglaises. — Adieux à l'Europe. 

— La sépulture de la famille St.... — La statue du fils 
unique. — École de jeunes biles. — Prières du soir. — Le 
presbytère. — Vie intérieure du pasteur protestant. — Le 
cénobite. — Combat de sa vie solitaire. — Douleur mater- 
nelle. — Adieux à la France. — Le mouvement du port. — 
Le G r eut -Western. — La solitude de l'Océan. — Désordre 
à bord. — Les passagers. — Querelle. — Un Espagnol et un 
Anglais. — Fanny Elssler. 

Lettre II. — a la même. 27 

Les éclairs. — Le bâtiment en dérive. — L'anéantissement. — 
Le corps et l'âme. — Le vent change. — La foule sur le pont. 



860 TABLE 

Pages. 

— L'équipage. — Le poulailler et la basse-cour. — La pri- 
son sur mer. — Souffrances. — Quelques exilés d'Europe. — 
M. W. — Madame M. — Le fils de lord W. — Héroïsme de 
Fanny Elssler. — La bibliothèque du bord. — Le capitaine J. 

— Spéculation gastronomique. — La table en permanence. 

— Vent du nord-ouest. — Champ de bataille. — Accidents 
burlesques. — Le souper de Fanny. — La pauvre Cathy. 

— To morrow. — Les funérailles de la basse-cour. — Le 
tam-tam. — Tristesse. 

Lettre III. — a la même. 49 

Le chef d'un empire. — L'indiscipline. — La Saint-Georges. 

— Le festin. — Le président se couvre. — La petite poste 
à bord. — Une émeute. — Les bancs de Terre-Neuve. — Un 
gros temps. — Souffrances et philosophie. — Les canards 
sauvages. — Lord M.... — Rencontre en mer. — Vent con- 
traire. — En vue des côtes. — Le port de New- York. — L'é- 
quipage fait sa toilette. — Long-Island. — L'île deCalypso. 

— Le Lazaret. — The Garden. — Sept milles de quais. — 
Un dock naturel. — Aspect de la ville. — Immense commerce. 

— Monotonie puritaine. — Le saint jour du dimanche. — 
Physionomie des passagers. — Take care of your pockets. 

— La vie en hôtel garni. — Difficulté de se loger. — Terreur 
instinctive. — Une fleur de mon pays. 

Lettre IV. — a la même. 69 

M. Santo-Zuarez. — Le Christophe-Colomb. — Deux modes de 
traversée. — Les remises et la livrée prohibés à New- York. 
'- Régime de l'égalité. — Servez-vous vous-même. — Les 
quartiers. — La hiérarchie dans la démocratie. — Passion 
malheureuse pour l'architecture classique. — Corinthe, La- 
tédémone et Rome. — Goût rectiligne. — La campagne. — 
Les environs. — Atelier de Vulcain. — Broad-Way. — 
La coquetterie du Nord et le puritanisme. — Maisons im- 
provisées. — Incendies fréquents. — Les débuts de Fanny 
Elssler. — Aspect du théâtre et des loges. — La sortie du 
spectacle. — Toujours l'égalité. — Désordre. — M. de La- 
forêt, consul de France à New- York. 



DES MATIÈRES. 3G1 

Pages. 
Lettre V. — a monsieur le marquis de pastoket. 83 

Écoles du dimanche. — Développement de l'instruction pri- 
maire aux États-Unis. — Heureux effets et touchant spectacle 
des sunday-schools. — Les maîtres et les élèves. — Établis- 
sements de charité. — Les sourds-muets. — Impression 
produite par le chant sur un sourd-muet. — Instruction des 
aveugles. — Lettres moulées en saillie. — Les chanteurs et 
les musiciens aveugles. — Les amants aveugles. — Confi- 
dences involontaires. — Un palais pour les fous. — Régime 
de la maison. — La jeune folle. — La nièce de Washington. 

— Leçon de guimbarde. — M Gaillardet, rédacteur en chef 
du Courrier des États-Unis. — La causerie en Europe. — 
On ne cause qu'en France. — Pourquoi. 

Lettre VI. — a madame gentien de dissay. 105 

Un incident. — Départ pour Washington. — Le planteur de 
la Caroline du Sud. 

Lettre VII. — a monsieur piscatobi , membre de la 

Chambre des Députés. 109 

Le joug de l'égalité. — Liberté collective et esclavage indivi- 
duel. — L'aristocratie en Amérique. — Le de nobiliaire. — 
Un peuple de colonels. — La discipline d'un bateau à vapeur. 

— Despotisme des conducteurs de diligence, des capitaines 
de bateau et des select-men. — Noms des ivrognes affichés. 

— Distribution du pouvoir dans les masses souveraines. — 
Magistrats secondaires. — Leur tyrannie et leur avidité. — 
De New-York à Philadelphie. — Intérieur d'une diligence. 

— Les hommes et les journaux. — Habitudes de grossièreté. 

— Fiscalité des lois et tarif des délits. — Une scène muette 
en diligence. — L'argent, mobile unique — La jurisprudence 
consacrant l'hypocrisie et l'égoisme. — Les bords de la 
Delaware. — Paysages. — Aspect sauvage et primitif. — 
Effet produit par les machines à vapeur sur les animaux. — 
Souvenirs sinistres. — Course de géants enflammés. — Le 
Yankee. — Mœurs domestiques des Américains. — Les ma- 
riages. — Les héritages. — Avenir de l'Amérique et de 



862 TABLE DES MATIÈRES. 

Page». 
l'Europe. — Marche probable de la civilisation. — Arrivée 
à Philadelphie. — Physionomie générale de la ville. — La 
montagne. — L'aqueduc. 

Lettre VIN. — a monsieur chaules ledru. 131 

Le pénitencier de Philadelphie. — Extérieur et intérieur de 
l'édifice. — Régime de la maison. — Effet des prisons de 
France sur les détenus. — La société favorisant le dévelop- 
pement du crime et l'endurcissement des criminels. — Dis- 
positions des cellules et des galeries dans le pénitencier de 
Philadelphie. -- Entrée du prisonnier. — Son incarcération. 

— Lois auxquelles il est soumis. — Course des marmites. — 

— Intérieur des cellules. — Travail du détenu. — Ses occu- 
pations et emploi de son temps. — La cellule d'une prison- 
nière. — Le tableau et l'autel. — Roman inconnu. — Le 
jardin du détenu. — Les deux chênes. — Un homme trans- 
formé en numéro. — Communication entre les prisonniers 
rendue impossible. — Alimentation. — Exercices religieux. 

— Abus du régime pénitentiaire. — L'Allemagne et les 
États-Unis. — Tortures introduites dans le régime péniten- 
tiaire. — La faim, le ducking , le rnad-chair , la struight 
waist-coat, Yiron-gag. — William Griffith. — Supplice de 
l'inaction dans la solitude. — Peu de femmes condamnées. — 
Indulgence du jury à leur égard. 

Lettre IX. — a monsieur le marquis de pastoret. 157 

Caractère spécial de Philadelphie. — Plus de liberté quà New- 
York. — Immobilité du dimanche. ■ — Licence et tyrannie. . ' 

— Ce que c'est que la liberté. — Souvenir de mon pays. — 
Le jour d'aumône. — Conversation avec mon oncle. — No 
trabajar y pasearse. — Le colon ruiné. — Les nègres. — 
Première impression. — La toux de mon oncle. — La ré- 
volte à Madrid. — Le sens des mots. — Avenir des États- 
Unis. — Dangers et maux de leur situation présente. — 
Diversité de races, de sectes et de mœurs inconciliables. — 
Défaut d'unité. — Hérésies et sectes bizarres. — Une scène 
d'amalgamation. — Les nègres parqués. — Impossibilité 
d'être servi par les helps, ou domestiques. — Une journée en 



TABLE DES MATIÈRES. 363 

Pages. 
Chine. — Pékin à Philadelphie. — Les mandarins et les 
mandarines. — Le lis d'or. — Les beautés chinoises. — 
L'oie, symbole de bonheur domestique. — Retour à Phila- 
delphie. 

Lettre X. — a monsieur le marquis de custine. 181 

La température. — Scènes domestiques. — M. et madame 
d'Hauterive. — L'omnibus à Philadelphie. — Les arts en 
Amérique. — Utilité du luxe et de l'inutile. — Départ. — 
Baltimore. — ■ Banques et banqueroutes. — Boston. — "Wash- 
ington. — Clay, Webster , Calhoun. — Corruption. — Ora- 
teurs américains. — Vénalité des jurys. — Sentences. — 
Anomalies dans les lois et dans les mœurs. — Une annonce. 

— Going ahead. — Passion effrénée du gain. — Bank -notes 
de six sous. — Improbité organisée. — Le pont de bois sur 
la Chesapeak. — Georges-Tovvn. — Les poignées de main. 

— Crime de not-shaking-hands. — Les whigs et l'opposition 
en Amérique. — Politique européenne retournée. — Martin- 
gale politique. — Architecture intérieure du Capitole. — Une 
coupole surbaissée. — La déclamation monotone et les ha- 
rangues qui durent huit jours. — Réélection des magistrats. 

— Dévergondage réel et puritanisme affecté. — Le cours de 
l'Hudson. — Les passagères. — Leur curiosité sauvage. — 
Un vol américain. — Adieux à mes nouveaux amis 

Lettre XL — a madame Delphine de girardin. 217 

Départ. — On lève l'ancre. — Calme plat. — Le capitaine 
Smith. — Encore la solitude et la mer. — Le Washington. 

— L'équipage. — Un navire français désemparé. — Sau\e- 
tage. — Le mot France prononcé au milieu de la mer. — 
La patrie adoptive. — Émotions. — Les sinistres. — Un na- 
vire incendié. — L'enfant attaché à une balle de coton. — 
Mépris du danger et de la mort. — Le stoïcisme des Anglo- 
Américains. — L'impassibilité de l'égoïsme comparé à l'hé- 
roïsme du dévouement. — Toujours le calme. — Huit jours 
de silence. — Le capitaine Smith sur le pont. — Ce qui fait 
supporter ou aimer la vie intime. — Inondation de fourmis. 

— Mes compagnons de voyage. — Une excentricité italienne. 



364 TABLE DES MATIÈRES. 

Pages. 
— Gaëtano. — Orgueil et pénurie. — Récits de naufrages 
en face des écueils. — Une scène de mort. — Agonie dans 
une cabine. — Une jeune femme , la mort et l'Océan. — Le 
capitaine prêtre et le protestant confesseur. — Funérailles 
en mer. — Histoire de la mort. 

Lettre XII. — a madame gentien de dissay. 243 

Les bancs de Bahama. — Le capitaine négrier. — Belle action 
d'un marchand de noirs. — Don Salvador. — Le professeur 
de Santiago. — Le naufrage. — Un vieux docteur en habit 
de femme. — Gaëtano. — Histoire de l'orgueil et du mal- 
heur. — Exploit de l'Italien. — La bourse jetée à la mer. — 
La mer des tropiques. — En vue de Cuba. 

Lettre XIII. — a la même. 263 

La contemplation. — Les approches de la patrie. — Les voiles 
et la vapeur. — Matanza», Puerto-Escondido, Santa-Cruz.— 
Jaruco, la Fuerza-Vieja. — Le Morro. 

LETTKE XIV. — A LA MÊME. 277 

Nous longeons les côtes. — La carcel de Tacon. — En vue du 
port. — Changement de proportions entre les objets vus à 
diverses époques de la vie. — La Havane. — Aspect de la 
côte et de la ville. — Faubourgs de la Luz et de Jésus- 
Maria. — Casa de Bene/lcencia. — La punta. — Intérieur 
des maisons. — La vie à jour. — Souvenirs de mon enfance. 
— Santa-Clara. — La mulâtresse Dominga. — Mamita. — 
Les premières sensations. — Physionomie et mouvement 
de la ville. — Génération nouvelle. — Négresses portant des 
enfants blancs. — Mon oncle Montalvo. — Le bruit de la 
ville. — Crescendo. — La foule bigarrée. — Activité com- 
merciale. — Costumes variés. — Nous jetons l'ancre. — Mon 
passe-port. — L'équipage d'une chaloupe. — Mes jeunes 
cousins. — La Junta de Sanidad se fait attendre. — Arrivée 
de mon oncle. — Minuit. — Reconnaissance instinctive des 
objets et du pays. — Volupté des souvenirs. — Les Quilrins, 
les Ninas, les Bohios, les Aguinaldos, les Pitalayas. — 
Physionomie locale. 



TABLE DES MATIÈRES. 365 

Pages, 
Lettre XV. — a la même. 295 

Premiers moments. — Nègres et Négresses. — La foule em- 
pressée. — Mama Agueda. — La vieille négresse. — Maison 
de mon oncle. — Intérieur des familles. — Luxe de la table. 

— Les plats créoles. — Vagiaco. — Le suprême de volaille 
dédaigné. — Les butacas. — Les négresses sur leurs nattes. 

— Un rout sous le tropique. — Naturel des femmes hava- 
naises. — L'angelus et la bénédiction. — Le Mamey. — Le 
patriarche O'Farrill. — Mon oncle, comte Juan de Montalvo. 

— Les femmes et les présents. — Les chemins. — Les délais. 

— Le soleil des tropiques. — Ses effets sur la constitution et 
sur le caractère. — Indolence et violence. — Inactivité et 
passion. — Le soleil, ennemi public. — Puissance et fécon- 
dité de la vie. — Impossibilité de terminer aucune affaire. — 
Les moustiques. — Une histoire de fourmis. — La butaca 
sur le balcon. — Le paseo de Tacon. — La nuit à la Havane. 
— Le droit d'asile. — Les assassinats. — José Maria et Pedro 
Pablo. — Récit de ma tante. — Les voleurs honnêtes. — 
Une histoire de bandit. — Le Maboa, YAlthea, le Yagua. — 
Les négresses et leurs cigares. — Mates et guacalotes. — 
Air de fête. — Excellente tenue de la population. — Les 
chiens et les bandits. — Les rues le soir. — La promenade. 

— La maison paternelle. 

Lettre XVI. — a la même. 331 

Tristesse, rêverie. — Un compliment hors de propos. — La 
musique. — Impression du chant sur les nègres et les mu- 
lâtres. — Le vieux serviteur. — La permission d'écouter. — 
L'esclave cantatrice. — Une variété. — Don José Penalver. 

— Mélomanie des nègres. — Aptitude aux arts naturelle aux 
Havanais. — Les deux théâtres. — Leur aspect. — Arrivée 
de mon frère. 

Lettre XVII. — a monsieur le comte de tract. 341 

De la société havanaise. — La Havane n'a pas de populace. — 
Causes de ruine pour les propriétaires. — Taux exorbitant 
de l'intérêt. — Loi d'expropriation. — Mauvaise situation 



866 TABLE DES MATIÈRES. 

Pages. 
des possesseurs du sol. — Marchands et propriétaires. — 
Les monuments et l'histoire. — La Havane n'a pas d'histoire. 
— Fondateur de la ville. — Quelques souvenirs. — Les fau- 
bourgs. — El ! empiète. — La ville ancienne et la ville nou- 
velle. — La rade. — Admirable situation du port. — Les 
ceïbas et l'unique monument. — Sieste d'une garnison. — 
Le caractère havanais. 



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